Kant (in)actuel Sous la direction d’Antoine Grandjean


Si le tricentenaire de la naissance d’Emmanuel Kant (1724-1804) donne lieu à divers événements scientifiques et culturels, l’ouvrage collectif Kant (in)actuel dépasse largement l’écrit de circonstance. Par-delà l’hommage rendu à une pensée moderne qui fait date dans l’histoire de la philosophie, il interroge le sens de la présence incontestable de Kant dans le monde contemporain. Vivre à une époque postkantienne implique de se faire héritier de sa pensée : en réfléchir et en augmenter le sens, c’est là tout l’effort des auteurs.

L’enjeu est posé dès l’avant-propos, à l’initiative d’Antoine Grandjean : l’inactualité de Kant – l’écart temporel que sa pensée philosophique rigoureuse maintient avec l’évidence de notre propre présent – le rend éminemment actuel. Faisant le pari d’une « double historicisation », les contributions confrontent les thèses kantiennes aux problématiques épistémologiques, politiques et morales qui sont les nôtres. La visée herméneutique est ainsi double : faire de la pensée de Kant un opérateur critique, révélant « le présent à son inévidence », et opérer en retour un enrichissement du sens initial de l’édifice conceptuel.

Dans une première partie consacrée à la restitution théorique des principaux aspects de sa philosophie, quatre contributions rendent compte de l’originalité de Kant, en resituant les apports de sa pensée par rapport à leur contexte d’émergence. L’invention kantienne d’une forme inédite d’idéalisme transcendantal, démontrée par A. Grandjean, et sa conception de la première personne, examinée dans l’article de Béatrice Longuenesse, ne sont ni logiquement nécessaires ni entièrement arbitraires, mais résultent des relations complexes de Kant à la tradition et à ses contemporains. « L’actualité » est ici de nature interprétative, puisque les contributeurs, tous spécialistes de la pensée kantienne, exposent l’état actuel de la recherche portant sur son corpus, en même temps qu’ils dégagent de nouvelles voies interprétatives. Si Inga Römer propose ainsi une lecture renouvelée du rapport entre philosophie morale et transcendantale dans l’architectonique kantienne à partir de l’éclairage qu’en offrent les manuscrits de l’Opus postumum, Raphaël Ehrsam, par une lecture attentive du schématisme des concepts sensibles dans la première Critique, déplace les termes du désaccord sur la perception entre conceptualistes et non-conceptualistes. En évitant soigneusement l’écueil de l’anachronisme, il s’agit de montrer que des présupposés kantiens sont à l’arrière-fond de certains débats contemporains.

La seconde partie, déployant une autre stratégie d’actualisation, est volontairement plus proche de nous. Il ne s’agit plus d’interpréter Kant, pour et à partir de lui-même, mais de le recevoir, avec et contre lui. Quatre tentatives philosophiques de le lire depuis les préoccupations du xxe et du xxie siècles pointent la pertinence et les limites d’une telle transposition. La réception allemande du philosophe de Königsberg est d’abord examinée, les contributions de Michèle Cohen-Halimi et de Jean-François Kervégan se concentrant respectivement sur ses stratégies d’appropriations critiques par les théoriciens de l’école de Francfort, Theodor W. Adorno, Jürgen Habermas et Karl-Otto Apel.

Les deux dernières contributions opèrent un décentrement contextuel qui porte la question de la réception actuelle de Kant à sa complexité mais aussi à sa nécessité les plus grandes. L’argumentation de Catherine Malabou a le mérite de sortir d’un paradigme interprétatif continental et de rendre compte du contexte académique anglo-saxon, dans lequel la figure de Kant est interrogée à travers un prisme postcolonial qui vise le sous-texte raciste du corpus, trop peu mis en lumière par les interprétations qui séparent soigneusement les Critiques de l’Anthropologie. Revenir à Kant depuis des conditions sociales et politiques réelles et des expériences vécues d’oppression et de domination, irréductibles au cadre de l’intuition et du concept, implique de déplacer le lieu de la critique : à la mise en lumière d’un impensé kantien s’ajoute celle d’une certaine tradition exégétique reconduisant ces mêmes préjugés. Le propos de Michaël Fœssel se présente enfin comme une défense de l’universel kantien, en même temps qu’un appel à sa réhabilitation comme concept critique opérant dans un monde où le risque de sa dégradation en idéal dominateur et violent est plus que jamais présent. Le formalisme apparaît alors, à la lumière des trois Critiques, comme le lieu de sauvetage de l’universel et de son effectivité la plus forte. En identifiant chez Kant un geste de pluralisation de l’universel, de nature non ontologique mais modale, l’auteur fait apparaître toute l’originalité en même temps que la rigueur d’une pensée qui résiste aux tentatives de relativisation subjective ou d’absolutisation ontologique.

Plutôt que la reconstitution de Kant en une figure unique, cet ouvrage collectif nous donne au contraire à voir la pluralité irréductible de ses traits, en exhibant alternativement son visage cosmopolitique, son ancrage dans la tradition ou son rôle de précurseur. Par-delà le caractère polymorphe du philosophe, l’enseignement principal de l’ouvrage réside dans la découverte d’une constante : une étude approfondie de la philosophie de Kant offre les ressources nécessaires à une critique pertinente du présent.

Presses universitaires de France, 2024
312 p. 23 €