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Le Renversé de Wimbledon, linographie (original en noir, blanc et rouge) d’Éloi Ficquet, 2020.
Le Renversé de Wimbledon, linographie (original en noir, blanc et rouge) d’Éloi Ficquet, 2020.
Dans le même numéro

Le Renversé de Wimbledon

La destruction de la statue de Haylè-Sellassié et la fracturation de l’espace national éthiopien

Un buste du roi des rois d’Éthiopie, qui témoignait de sa défense d’une souveraineté africaine contre le fascisme italien, fut détruit à Londres en 2020 par des militants oromo. Ces derniers entendaient dénoncer le caractère oppressif de l’unification nationale éthiopienne, face aux provocations du Premier ministre Abiy Ahmed, dans un contexte influencé par le mouvement Black Lives Matter.

Dans le quartier huppé de Wimbledon, au sud-ouest de Londres, le parc Cannizaro conservait le buste du roi des rois d’Éthiopie, Haylè-Sellassié Ier1. Discrètement installé entre des bosquets de rhododendrons, cet objet était un vestige du séjour du monarque en exil en Grande-Bretagne de 1936 à 1940, rappelant les années de lutte contre l’invasion fasciste. Comment comprendre qu’il fut détruit en juin 2020 par des militants éthiopiens, au moment même où les actions du mouvement militant Black Lives Matter se concentraient contre des figures statufiées du racisme ?

Un souvenir dans l’histoire

Le souverain éthiopien avait été contraint de fuir son pays en avril 1936, quelques jours avant la prise de la capitale Addis-Abeba par l’armée d’invasion italienne fasciste. Haussant le menton et s’érigeant en second Auguste, Mussolini promettait de bâtir un empire africain à la hauteur d’une Antiquité romaine glorifiée. Il s’agissait aussi de venger les défaites subies à deux reprises par les corps expéditionnaires italiens sur les champs de bataille aux frontières de l’Éthiopie, d’abord à Dogali en 1887, puis de façon plus cuisante encore à Adwa en 1896. Pour provoquer la guerre et emporter la victoire, le pouvoir fasciste avait employé tous les moyens, recouru aux manœuvres les plus outrancières de propagande, prétexte, intimidation, violation des traités internationaux, contorsion juridiq

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Éloi Ficquet

Anthropologue et historien, maître de conférences de l’École des hautes études en sciences sociales, il a notamment dirigé, avec Gérard Prunier, Understanding Contemporary Ethiopia (Hurst, 2015).

Dans le même numéro

Patrimoines contestés

Depuis la vague de déboulonnage des statues qui a suivi l’assassinat de George Floyd, en mai 2020, la mémoire et le patrimoine sont redevenus, de manière toujours plus évidente, des terrains de contestation politique. Inscrire ces appropriations de l’espace urbain dans un contexte élargi permet d’en comprendre plus précisément la portée : des manifestations moins médiatisées, comme l’arrachement de la statue d’un empereur éthiopien en Grande-Bretagne, ou touchant à des strates d’histoire inattendues, comme la gestion de la statuaire soviétique, participent d’une même volonté de contester un ordre en dégradant ses symboles. Alors qu’une immense statue célébrant l’amitié russo-ukrainienne vient d’être démontée à Kiev, le dossier de ce numéro, coordonné par Anne Lafont, choisit de prendre au sérieux cette nouvelle forme de contestation, et montre que les rapports souvent passionnés que les sociétés entretiennent avec leur patrimoine ne sont jamais sans lien avec leur expérience du conflit. À lire aussi dans ce numéro : l’histoire, oubli de l’inconscient ?, le prix de l’ordre, pour une histoire européenne, les femmes dans l’Église, les réfugiés d’Ukraine et nos mélancolies secrètes.