La Société des abeilles de Dorothée Elmiger
Par un subtil montage de textes et d’images, La Société des abeilles de Dorothée Elmiger interroge les variations de plusieurs existences en fuite, en abordant notamment les thèmes de la chute et du naufrage.
Le souffle de Friedrich Schlegel gonfle les voiles des textes nomades de Dorothée Elmiger, dont le pari est de « réunir tous les genres séparés de la poésie, et à faire se toucher poésie, philosophique et rhétorique1 ». La Société des abeilles nous offre un texte étincelant, empruntant à la fois au roman, au récit, à l’écriture philosophique, à la conversation ordinaire ainsi qu’au registre des médias. Un subtil montage tire le meilleur parti d’une intertextualité soutenue, de références artistiques omniprésentes et du stock inépuisable des nouvelles (réelles ou fictives) du jour.
Entre Los Angeles, Berlin et Bâle, sur la frontière entre réalité et fiction, La Société des abeilles met en scène le récit à plusieurs voix d’une société hétéroclite, dont les protagonistes principaux sont un logisticien, une traductrice, une écrivaine et un étudiant. L’identité, la vie communautaire, la précarité, le sommeil, la frontière et la migration font l’objet de discussions animées et menées à bâtons rompus. Au premier plan, l’effondrement alpestre de l’incipit génère un flot d’images virales sur les thèmes de la chute et du naufrage.
D’abord la chute. Figure phare du recueil, un logisticien s’occupant d’import-export à Bâle et vivant à deux pas de la frontière voit régulièrement des objets puis des souvenirs lui échapper et devenir étrangers. Le thème gagne en ampleur par l’omniprésence de l’artiste conceptuel Bas Jan Ader, dont les performances des années 1970 mettant en scène sa propre chute sont évoquées à plusieurs reprises et répétées dans le réel de la fiction.
Ensuite le naufrage. La tentative de Bas Jan Ader de traverser l’Atlantique sur un minuscule voilier relevait pour l’artiste de la performance (In Search of the Miraculous, 1975). Le corps du navigateur solitaire ne sera jamais retrouvé. Cette folle entreprise, mentionnée pas moins de six fois dans le texte, prépare le lecteur au récit immersif composé des chefs-d’œuvre de Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse (1817-1818), et d’Eugène Delacroix, La barque de Dante (1822) et Le naufrage de Don Juan (1841). Tout comme Le Radeau de la Méduse fait référence au naufrage de la frégate Méduse un 2 juillet 1816, La Société des abeilles renvoie, par le biais de reportages insérés dans le texte, au réel des réfugiés, clandestins, migrants, demandeurs d’asile et autres « existences en fuite ».
L’écriture d’Elmiger devient vigoureusement visuelle par la magie d’une ekphrasis suggestive, culminant dans une même page accueillant quatre œuvres majeures exposées dans la salle Mollien du Louvre. Aux tableaux précités vient s’ajouter La liberté guidant le peuple (1830) de Delacroix – œuvre entourée, selon l’accrochage choisi, de La barque de Dante (1822) et du Naufrage de Don Juan, ou jouxtant Le Radeau de la Méduse. Dans les deux cas, l’allégorie féminine expose, sur fond crépusculaire, la libération pulsionnelle et l’espoir d’une révolution.
Le livre invite ainsi à une double lecture : celle du texte et celle des images conviées. Le récit rejette l’interprétation facile du naufrage comme « métaphore de nous tous, qui tels des naufragés oscillons entre espoir et désespoir ». Le défi est de restituer la réalité des dangers en haute mer et le vertige s’emparant des êtres abandonnés. Ce qui conduit le texte à poser la question de l’identité de ces « existences en fuite » et de comment leur donner une voix.
Question énoncée d’emblée par l’épigraphe qui reprend l’incipit de L’Iliade ou le poème de la force (1941) de Simone Weil : « Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. » C’est bien là ce que met en scène le recueil d’Elmiger, notamment par l’entremise du personnage du journaliste relatant comment les réfugiés se poncent les doigts afin de rendre les empreintes digitales illisibles : « Il y a là […] tentative de faire disparaître le corps, de se faire disparaître, en quelque sorte, ne serait-ce que provisoirement, le temps de traverser une frontière, ainsi, ces personnes finissent par agir conformément à ce qu’on attend d’elles, de leur plein gré et au millimètre près. »
L’identification du logisticien aux « existences en fuite » est soulignée par le fait que, tout comme elles, il est incapable de repos, refuse de dormir, veille toujours et est à l’affût. Lorsque ces « personnes » se trouvent dans son appartement, il se reconnaît en elles : « Ils étaient opaques et ombreux, sans aucun doute. Mais n’est-ce pas aussi le cas de ma propre personne ? » Et de poursuivre en indiquant que lui aussi se comporte comme un fantôme. Ainsi, lors d’une soirée en compagnie d’amis, lorsqu’il quitte les lieux « sans dire mot, ni attirer l’attention […], m’abstenant de prendre congé, je rentrais chez moi parce que je ne comprenais pas ce qu’ils racontaient ou ce qu’ils souhaitaient exprimer ». Son amie Winnie, qui l’apostrophe régulièrement d’un « Who’s there? », laisse entendre que le fantôme, Hamlet, c’est lui, et suggère qu’il y a « quelque chose de pourri » en ce monde.
Alors qu’elle se rend au Kunstmuseum de Bâle pour une exposition consacrée à Bas Jan Ader, Winnie apporte à la fois une réponse à la question de l’identité et la clé du recueil : il importe d’« accepter de se percevoir comme les multiples variations disparates, contradictoires et toujours incomplètes d’un Moi, qui ne pourraient en aucun cas […] être réunies en un tout cohérent ».
Ce récit polyphonique se lit comme une performance qui relance le projet romantique souhaitant « rendre la poésie vivante et sociale, la société et la vie poétique » (Schlegel).
- 1. Friedrich Schlegel, Athäneum, Fragment 116, cité par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, L’Absolu littéraire. Théorie de la littérature du romantisme allemand, Paris, Seuil, 1978, p. 112.