La question-Nietzsche de Frédéric Porcher

La référence à Nietzsche permet de cartographier les évolutions qui ont affecté le dialogue franco-allemand en matière de philosophie sociale et engage une reconsidération de la composante normative du social.


En proposant une clé de lecture originale et opératoire de la pensée de Nietzsche, Frédéric Porcher s’engage, avec La question-Nietzsche1, dans une critique des deux grandes traditions de philosophie sociale de la seconde moitié du xxe siècle : l’école de Francfort et le post-structuralisme français.

Plutôt qu’un « marqueur indélébile » de leur divergence théorique, la référence à Nietzsche devient « l’analyseur » voire le « catalyseur » permettant de cartographier les évolutions qui ont affecté le dialogue franco-allemand en matière de philosophie sociale. L’auteur commence par décrypter la constitution de Nietzsche, par Max Horkheimer et surtout Theodor Adorno dans La dialectique de la Raison (1944), en un penseur éclairé (Aufklärer), défenseur d’un certain rationalisme critique hérité des Lumières, tout en comblant son défaut méthodologique par l’ajout de la dialectique hégélienne. Par rapport à ce premier sauvetage allemand du nietzschéisme, son utilisation par Jürgen Habermas dans Le discours philosophique de la modernité (1988), visant à entériner la scission théorique entre les deux courants critiques de part et d’autre du Rhin, se trouve relativisée. Les travaux d’Axel Honneth sont, à sa suite, appréhendés comme décisifs dans le rétablissement d’un dialogue effectif avec ses contemporains français.

Le deuxième temps de l’ouvrage recentre le débat sur ce que Foucault nomme le « chiasme franco-allemand de l’Aufklärung » : en Allemagne, la philosophie sociale a pris corps dans une réflexion historique, critique et politique sur la société ; dans le cas français, c’est depuis l’histoire des sciences, dans le saint-simonisme, le positivisme de Comte et jusqu’à l’épistémologie de Canguilhem, qu’une philosophie sociale a émergé. Le troisième temps de la démonstration adopte enfin le point de vue des tenants français du dialogue, s’attachant à saisir le double héritage canguilhemien et nietzschéen des pensées de Foucault et Deleuze.

L’ouvrage reconstruit la réciprocité complexe entre Nietzsche et les penseurs critiques de la philosophie sociale, examinant la manière dont la pensée du premier « innerve » les thèses des seconds. La possibilité même d’une théorie critique dépend, selon l’auteur, des déplacements opérés par Nietzsche sur le terrain épistémologique et critique, en rapprochant raison (Aufklärung)et domination (Herrschaft), ce que n’avait pas fait la dialectique et la philosophie de l’histoire hégéliennes. Mais l’ouvrage observe aussi que les penseurs critiques se sont eux-mêmes emparés de la philosophie de Nietzsche pour la contrer, la déplacer, la compléter ou la radicaliser, ce qui est notamment perceptible dans l’infléchissement du sens de certains concepts nietzschéens – santé, vie, norme, valeur – dans la philosophie des sciences de Canguilhem.

La forme stylistique, poétique et créatrice de la pensée de Nietzsche est également considérée avec attention. Le style fragmenté de l’essai, la progression par aphorismes et exagérations, sont utilisés aussi bien par les auteurs de La dialectique de la Raison que par ceux de L’Anti-Œdipe (1972). Frédéric Porcher suggère de voir dans cette communauté de style rhétorique une déclinaison de la « critique sociale forte » théorisée par Axel Honneth, entendue comme « mise au jour » des pathologies sociales au service d’une nouvelle manière de voir le monde social. La reprise d’une forme nietzschéenne devient ainsi pleinement constitutive de l’ambition philosophique d’une critique sociale.

En étudiant la réception différenciée de la pensée nietzschéenne en Allemagne et en France, l’ouvrage met ainsi en perspective le présupposé d’un simple « transfert culturel » de la Sozialphilosophie allemande sur le sol français. Il aboutit à une redéfinition du partage en « deux modèles herméneutiques », celui des pathologies sociales et celui de la force des normes – que l’on retrouve dans l’analyse généalogique (Foucault) et clinique (Deleuze et Guattari).

Selon l’auteur, le renouvellement de la philosophie sociale ne peut advenir que par une reconsidération de la composante normative du social. Or la sollicitation de la pensée nietzschéenne en termes de « question » s’avère un préalable indispensable pour révéler le social comme « opérateur critique », avant toute prétention transformatrice de la philosophie sociale. À la lumière de l’ouvrage, la « question-Nietzsche » est à la fois un nouveau critère d’évaluation des différentes pensées critiques examinées et un point d’ancrage pratique pour toute philosophie sociale à venir.

 

  • 1. Pour Gilles Deleuze, la « question-Nietzsche » renvoie à la manière dont la lecture des textes de Nietzsche, en même temps qu’elle engage des « évaluations pratiques », « sollicitent tout un climat, toutes sortes de dispositions affectives du lecteur » : voir G. Deleuze, « Préface pour l’édition américaine de Nietzsche et la philosophie » [1983], dans Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995, édition de David Lapoujade, Paris, Minuit, coll. « Paradoxe », 2003, p. 191.
Les normes au carrefour du vital et du social, Vrin, 2023
250 p. 23 €