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Notes de lecture

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Le Rocardisme. Devoir d'inventaire, d'Alain Bergounioux et Jean-François Merle

Comme il n’existe pas, le «  rocardisme  » méritait bien un ouvrage. Et celui-ci s’approche de son non-objet avec autant de clarté que de compétence. Le «  rocardisme  » a été souvent célébré ou dénoncé sans être défini. Il est resté dans une sorte de flou entretenu par les controverses politiques, les priorités contingentes et les rapports de force temporaires. Michel Rocard avait le goût des idées mais guère celui des doctrines. Même s’il aimait théoriser son action, il ne voulait pas fixer des combats successifs en système dogmatique. C’est pourquoi les deux auteurs développent une stratégie en trois temps pour cerner leur objet insaisissable et passionnant.

Tout d’abord, s’intéresser aux «  rocardiens  » qui, eux, existent bel et bien : des compagnons d’engagement et de conviction présentés en trois générations. Autour de 1958, la génération des étudiants révoltés par la guerre d’Algérie. Dix ans plus tard, celle du Parti socialiste unifié (Psu) qui rencontre les utopies de Mai 68. En 1978, celle qui s’approche des responsabilités dans la mouvance de la «  deuxième ­gauche  ». Ce « portrait de groupe » montre l’étonnante force ­d’attraction de la planète Rocard et son exceptionnelle capacité à se trouver au croisement de réseaux politiques, professionnels et militants pour en rapprocher les énergies.

Le deuxième mouvement du livre consiste à retracer « la pensée en action », c’est-à-dire à mettre en rapport les engagements de Michel Rocard dans son temps avec le commentaire qu’il en faisait. Les thèmes forts se dégagent : rénover le socialisme, décoloniser la province, planifier et contractualiser… Mais ils ne prennent leur sens que s’ils sont replacés dans le contexte historique et politique de leur formulation et de leur impact réel. Là encore, les auteurs évitent de définir des abstractions, qui ne correspondraient ni au caractère de l’homme, ni aux contingences de l’action, ni aux nécessaires adaptations aux réalités politiques.

La troisième partie du livre montre la précision documentaire de l’ensemble du projet. Le « rocardisme ministériel » retrace en effet l’action du ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire, du ministre de l’Agriculture puis du Premier ministre : moralisation de la vie politique, développement de la contractualisation et de l’évaluation, réforme de l’enseignement agricole, accords de Nouvelle-Calédonie,  etc. L’impact à long terme de réformes menées avec savoir-faire, comme la création du Revenu minimum ­d’insertion (Rmi) ou de la Contribution sociale généralisée (Csg), rappelle le bien-fondé d’une approche trop souvent critiquée pour son manque de panache. Pourtant, comme l’écrivent les auteurs, le succès de ces réformes dans la longue durée « tient essentiellement à la manière dont elles ont été négociées et dont leur mise en œuvre a été conduite ». Les auteurs passent précisément en revue les reproches adressés au rocardisme dans leur conclusion. Chaque lecteur est invité, comme de juste, à se faire son opinion. L’exercice a le mérite de rappeler qu’au-delà du ­parler-­vrai, du pragmatisme et du choix du dialogue, du refus du cynisme et des petits calculs politiciens, l’action de Michel Rocard est guidée par une conviction centrale mais trop souvent négligée, ainsi résumée par les auteurs : « Il n’y a pas de transformation sociale durable sans une démocratisation profonde de la société et de l’État. » Ainsi, la question de la démocratisation des prises de décision et de la transformation des rapports de pouvoir, qui le rapprochait profondément d’Edmond Maire, prédominait sur le réalisme économique qu’il a dû défendre dans un contexte de surenchère idéologique du gauchisme mais qui ne résumait pas une identité «  sociale-démocrate  » consensuelle, à laquelle ses opposants ont voulu trop facilement le réduire.

Sans perdre de vue les échéances contemporaines, les auteurs insistent finalement sur la fidélité de Michel Rocard à des « aventures collectives » comme celle du Parti socialiste auquel il fut, malgré les querelles, toujours fidèle. À l’heure du grand discrédit des partis politiques ou leur effacement au profit d’aventures individuelles, en France et dans le reste de l’Europe, le rappel n’est pas fait par hasard. Mais Michel Rocard a aussi cru, au-delà de la forme parti, à des collectifs intellectuels indépendants pourvu qu’ils contribuent à une intelligence du présent et à une rénovation du débat politique.

Seuil, 2018
300 p. 22 €

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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