Une vie politique

Entretiens avec Philippe Artières, Eric Favreau, Joséphine Gross

La mobilisation collective des séropositifs devait inventer une manière inédite de soutenir les malades, de répondre à la stigmatisation, de bousculer l’inertie politique, de prendre en compte l’internationalisation de l’épidémie…


Discret et rarement publié, Daniel Defert est un homme de projets collectifs (publication posthume des travaux de Michel Foucault, dont il est l’exécuteur testamentaire, création de la première association pour les malades du sida, Aides). À travers son parcours intellectuel et militant, qui le fait passer de la Gauche prolétarienne au Groupement d’information sur les prisons (avec Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Jean-Marie Domenach) puis à la lutte contre le sida, il saisit avec une grande acuité intellectuelle les questions prioritaires de son temps. Il ne sépare jamais, de manière bien sûr foucaldienne, les formes d’action militantes, la construction des savoirs et l’analyse des rapports de pouvoir. C’est ainsi que la mobilisation autour du sida donne un éclairage incomparable non seulement sur l’apparition et le développement de cette maladie mais aussi sur ce qu’elle implique pour les rapports entre les médecins et leurs patients et, plus largement, pour la mise en cause des habitudes ou des automatismes des autorités sanitaires. L’épidémie n’imposait pas seulement de prendre en compte des parcours de soin très spécifiques ; elle supposait plus largement l’appropriation collective d’un savoir nouveau en matière de santé publique. C’est pourquoi la stratégie qui lui semble adaptée, au moment où les homosexuels revendiquent une nouvelle visibilité dans la vie publique, n’est pas la mise en cause de l’incurie de l’État au nom des victimes (ou d’une communauté) mais l’invention de pratiques nouvelles en dehors des schémas établis. La mobilisation collective des séropositifs devait inventer une manière inédite de soutenir les malades, de répondre à la stigmatisation, de bousculer l’inertie politique, de prendre en compte l’internationalisation de l’épidémie… Une seconde partie du livre rassemble une série de conférences et de textes d’intervention de Daniel Defert, qui fournissent quelques jalons de l’histoire institutionnelle d’Aides mais démontrent aussi son sens politique et la finesse de son analyse des enjeux de santé dans les trente dernières années.

Le Seuil, 2014
226 p. 22 €