Les Sources de l'éthique chrétienne, de Jacques Ellul


Quels impératifs moraux sont imputables aux chrétiens en tant que chrétiens ? À quel «  bien-vivre  » les croyants doivent-ils aspirer ? Quelle est la nature d’une conduite responsable devant Dieu ? Ce sont ces questions que Les Sources de l’éthique chrétienne aborde, un texte inédit du sociologue et théologien protestant Jacques Ellul, rédigé à la fin des années 1960. Une longue introduction signée Frédéric Rognon, professeur de philosophie des religions à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, situe ce texte dans l’évolution idéologique de l’auteur. Il revient notamment sur les apports de ses réflexions sur la liberté comme responsabilité. Ces rappels sont précieux pour comprendre l’enjeu d’un tel texte : si la morale est si fortement décriée par Ellul, c’est précisément parce qu’elle est le résultat de la Chute. Avant elle, le bon et le mauvais n’existant pas, la morale – qui permet de les évaluer – est inutile. La liberté du sujet moral, dans cette acception, est un fardeau plutôt qu’un privilège. Ce texte est présenté comme la suite de l’ouvrage Le Vouloir et le Faire (Labor et Fides, 2013). Dans ce dernier, l’auteur s’insurgeait contre l’idée d’une «  morale chrétienne  ». Selon lui, l’étude attentive de la Bible interdit en effet de l’associer à une quelconque axiologie. Au contraire, la posture du philosophe moral et celle du chrétien sont irréconciliables. Ici, Jacques Ellul confirme et radicalise cette première hypothèse en détaillant l’abîme qui sépare ce qu’il appelle «  l’éthique chrétienne  » de «  la morale  », telle qu’elle est comprise en philosophie et dans la sphère politique. Il parle d’une «  éthique spécifique  » pour signifier son indépendance, voire son incompatibilité avec la philosophie des valeurs. L’idée même de valeurs ou d’impératifs, autant d’intermédiaires entre l’homme et l’action, est contraire à la Révélation chez Ellul, qui s’impose immédiatement à l’individu. Ainsi, l’échelle même de la morale, la collectivité, se distingue de celle de l’éthique chrétienne : la personne dans sa relation au commun. Dans la suite de l’ouvrage, Ellul interroge l’articulation entre la Foi et la Loi, puis entre la Foi et les Dogmes, rappelant à cette occasion tout le mal qu’il pense de la tradition doctorale d’une certaine théologie, qui s’approprie la Bible pour imposer une «  morale chrétienne  » propre à l’institution et étrangère à Dieu. En somme, les prétendues «  sources de l’éthique chrétienne  » philosophiques, théo­logiques, politiques, qui réinterprètent le texte à leurs fins propres sont toutes, pour l’auteur, des dévoiements du message scripturaire.

 

Labor et Fides, 2018
2 p. 24 €