Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme, de Jonas Pardo et Samuel Delor


Voilà un excellent « petit manuel », bien plus épais et substantiel que ne le laisse penser son intitulé volontairement modeste. Très précisément documenté, c’est un livre aussi engagé, qui récapitule une histoire de l’antisémitisme (ses strates et ses formes contemporaines) pour la réinsérer dans un engagement militant : celui du « combat antiraciste commun ».

Après une « introduction à la question juive » où les auteurs développent fort utilement la diversité des vécus de « l’identité juive » (une religion certes, mais aussi une culture, un mode de vie, une philosophie), est proposée une « petite histoire populaire de l’antisémitisme » : de l’antijudaïsme chrétien à la période actuelle (post-Shoah), avec le négationnisme et l’antisémitisme soviétique, première formulation d’un « antisionisme » suspect. Le récit met l’accent à chaque fois sur les aspects d’anti-émancipation de ce racisme spécifique : en quoi on a affaire souvent à des « pseudo-critiques de l’ordre établi ». Ce livre est écrit en particulier à l’intention des gauches et du mouvement social, desquels les auteurs sont parties prenantes.

La troisième partie est d’ailleurs spécialement consacrée à l’analyse des thèmes nouveaux de l’antisémitisme contemporain qui traversent l’ensemble des partis politiques. Après un premier chapitre destiné à « Débusquer l’antisémitisme à droite et à l’extrême droite » (les faux-semblants pro-israéliens, la galaxie Dieudonné-Soral et le nouveau parti d’Éric Zemmour, en incluant dans cette mouvance de droite le terrorisme djihadiste), les auteurs accompagnent leurs analyses de toute une série de propositions pour « armer les gauches et le mouvement social contre l’antisémitisme », « réenchanter les horizons collectifs, sortir de l’impasse complotiste », « critiquer la politique israélienne sans antisémitisme », « mesurer l’antisémitisme », « analyser l’antisémitisme contemporain », « agir syndicalement et juridiquement » et enfin « adopter une pédagogie antiraciste ». La conclusion est indicative du signal d’alerte qu’il adresse aux gauches : « Réenchanter ou trahir ».

L’analyse des gauches et du mouvement social propose un historique remontant à l’après-guerre pour y rappeler les « alliés défaillants » de cette gauche et pointer les dérives complotistes au sein des mouvements sociaux récents, ou le déni de réalité de l’antisémitisme que cache le thème de « l’instrumentalisation de l’antisémitisme » : le recours à l’argument « on ne peut plus rien dire », n’est-il pas un véritable « rayon paralysant » destiné à refuser toute accusation d’antisémitisme ? Mais ils réfutent également la thèse du « nouvel antisémitisme », qui tend à faire porter aux seuls musulmans (essentialisés) le poids de l’accusation, ou celle de la « substitution » qui verrait en eux les « nouveaux Juifs » d’aujourd’hui, faisant des Juifs en quelque sorte des privilégiés (bénéficiant d’un « philosémitisme d’État »). Concernant la critique de la politique israélienne actuelle, les auteurs appellent à distinguer la « critique légitime » des attitudes de diabolisation ; ils appellent à une vigilance face aux dérives antisémites ayant lieu au nom des appels au boycott en distinguant boycott anticolonial et boycott antisémite. L’analyse des organisations telles que l’Union des Juifs français pour la paix (créée en 1994) et Tsedek! (2023) souligne en quoi ces groupements juifs se montrent rétifs à la diversité des opinions et des positions politiques du monde juif, lorsqu’ils traitent tous ceux qui ne les suivent pas de « faux Juifs ». Pourrait-on voir en eux de nouveaux « théologiens » qui, par leurs interprétations (des textes, de l’histoire juive), « excommunient » ceux qui ne partagent pas leur vérité ?

Pour les auteurs, le déni d’antisémitisme à gauche « est particulièrement révoltant lorsqu’il est le fait des organisations du mouvement social parce qu’il entre en contradiction avec les valeurs antiracistes qu’elles prônent et affaiblit la compréhension des rapports sociaux de domination et d’exploitation ». Il apparaît donc comme vital pour les gauches de « reconstruire une culture antiraciste » et de « réconcilier antiracisme et internationalisme ».

Dans cet ouvrage déjà riche en analyses, la pédagogie s’appuie aussi sur une série d’images de caricatures (reproduites ici en noir et blanc) qui sont elles aussi décryptées et commentées, indiquant le lieu et le moment où elles ont été diffusées : manifestations d’hier et d’aujourd’hui.

Un ouvrage utile, on l’aura compris, pour tous les militants de l’antiracisme et des gauches en général. Il est aussi le fruit d’expériences de formations à la lutte antiraciste proposées par Jonas Pardo et de l’expérience syndicale de Samuel Delor.

Une interpellation aux auteurs pour finir : si « l’antisémitisme est universel », s’il se trouve aussi bien à gauche qu’à droite, s’il admet toutes les contradictions dans ses accusations (du juif révolutionnaire au juif financier, par exemple) et s’il faut « repenser les catégories d’analyses qui structurent la société », est-ce que seuls la critique matérialiste et l’enjeu anticapitaliste peuvent permettre « la reconstruction d’une critique sociale » ? Celle-ci ne doit-elle pas inclure également des dimensions plus immatérielles, celle des imaginaires collectifs (qu’il faut « réenchanter », disent les auteurs) et celle des relations socio-affectives (concernant les modèles familiaux par exemple) ? Il est clair que ce programme de reconstruction dépasse largement le propos de l’ouvrage et concerne tout collectif engagé dans la lutte contre les oppressions et pour le progrès.

Reconnaître, décrypter, combattre, préface de Pierre Savy Éditions du Commun,, 2024
464 p. 20 €