La contre-révolution californienne de Sylvie Laurent
Selon Sylvie Laurent, la Californie, engagée dans un projet contre-révolutionnaire qu’une droite américaine a su incarner avec obstination, rêve de faire sécession avec le monde des humains ordinaires pour devenir un temple techno-réactionnaire où l’argent coule à flots.
La Californie – qui compte 40 millions d’habitants (le plus peuplé des États américains) et qui, si elle était indépendante, serait la cinquième économie mondiale – est-elle réactionnaire, alors qu’on aime la qualifier de progressiste ? Selon Sylvie Laurent, elle est le lieu d’une contre-révolution, qui a préparé l’accession au pouvoir de personnalités autoritaires comme Trump en même temps qu’elle a favorisé la puissance des milliardaires de la Tech. La contre-révolution californienne est présentée comme techno-réactionnaire : elle se construit en réaction à la contre-culture des années 1960.
Sylvie Laurent commence son récit avec un duel d’universités : Stanford contre Berkeley. À l’évocation de la seconde, « on se figure contre-culture, hippies et pacifistes, étudiants échevelés fumant de l’herbe, dissidence farouche et idéal communautaire ». Ainsi, à l’automne 1964, des groupes liés aux mouvements antiracistes s’engagent pour la liberté d’expression et contre la guerre au Vietnam. Mais il existe une autre Californie, qui se déploie discrètement à Stanford : conservatrice, teintée de militarisme et de racisme, et incarnée par la Hoover Institution, un think tank conservateur présent sur le campus. En outre, la Californie abrite le plus grand complexe militaro-industriel du monde, les polices municipales les plus militarisées, le principal système carcéral du pays, la John Birch Society, une organisation d’extrême droite conspirationniste, etc. Derrière la façade rebelle et pacifiste de la Californie, la droite y existe dès les années 1960 dans sa version militariste, anticommuniste, religieuse et extractiviste. De 1952 à 1988, la Californie n’a voté qu’une seule fois pour un démocrate (Lyndon B. Johnson en 1964). Elle a largement participé aux victoires de Nixon et de Reagan, ce dernier ayant d’ailleurs été gouverneur de la Californie dès 1966 après avoir exercé comme acteur à Hollywood. Reagan représentait une droite dure, nationaliste et convaincue de la nécessité de défaire l’héritage du New Deal – ce qu’il a d’abord fait en Californie, laboratoire de l’alliance entre néolibéralisme et néoconservatisme.
Ainsi, on se trompe lorsque l’on croit que la Tech provient d’un progressisme anticonformiste d’étudiants attardés et intelligents, convertis à une vision émancipatrice du travail. Au contraire, la Silicon Valley consolide une contre-révolution qui réactive le néolibéralisme des années 1930. En témoignent la lutte contre les syndicats de travailleurs, les maigres rémunérations à cause des délocalisations pour la fabrication des ordinateurs et la privatisation d’Internet. Sous prétexte d’affranchir les travailleurs des aliénations traditionnelles (rémunération non fixe, espace de travail ouvert avec des lieux récréatifs…), les géants de la Tech les incitent à consacrer leur vie au travail pour améliorer leur productivité.
Mais le plus édifiant sous la plume de Sylvie Laurent est la continuité des politiques fédérales, républicaines ou démocrates, en faveur de la Tech. Toutes les dérogations lui sont accordées et nul ne doit entraver son développement. Elle incarne le nouveau visage de l’Amérique, l’espoir d’une puissance renouvelée, que le slogan Make America Great Again ne fera que reprendre. À l’inverse de Tocqueville, les « génies » ou « inventeurs » (Steve Jobs, Mark Zuckerberg…) n’ont jamais cru à l’égalité des conditions. Ils croient à un marché qu’il faut capter. Ainsi, derrière la fascisation d’Elon Musk, les compromissions de Jeff Bezos ou les volte-face du président Trump, il faut « percevoir la Silicon Valley comme système ». Les patrons de la Silicon Valley deviennent les héros du capitalisme américain sur fond de masculinisme dans une Amérique blanche. Ils ont considéré les politiques de diversité à l’adresse des « minorités » comme de la cosmétique et, de plus en plus, ils tombent le masque en tentant de les supprimer définitivement. Ce « système » ne peut être rapporté au passé, celui du fascisme européen, des dictatures d’Amérique du Sud ou du maccarthysme1.
Selon Sylvie Laurent, la Californie, engagée dans un projet contre-révolutionnaire qu’une droite américaine a su incarner avec obstination, rêve de faire sécession avec le monde des humains ordinaires pour devenir un temple techno-réactionnaire où l’argent coule à flots. Pour Alain Damasio, la sécession est déjà là, grâce à ce qu’il appelle le « technococon »2. L’individu qui vient est dépossédé, pris dans un « système » qu’il n’a même pas les moyens de percevoir. Connaître le système, n’est-ce pas commencer à se donner les moyens de s’en libérer pour rouvrir l’avenir ?
- 1. Sur ce dernier point, voir Sylvie Laurent, « Le maccarthysme était une version mineure de ce qui se joue aujourd’hui aux États-Unis », Le Monde, 10 octobre 2025.
- 2. Alain Damasio, Vallée du silicium, Paris, Seuil, coll. « Albertine », 2024. Dans cet ouvrage, qui mêle la réalité et la science-fiction, le narrateur Arnaud découvre une contrée obsédée par les technologies et la manière dont elles se greffent sur les corps. Perfectionniste, il déploie un contrôle total sur le sien (des battements de son cœur aux analyses biochimiques) grâce à sa montre connectée – une forme de self-care : « maître et possesseur, moins de la nature que de ta nature » (p. 131). Voir aussi l’entretien avec A. Damasio, « Big Mother », propos recueillis par Nicolas Léger, Esprit, avril 2025.