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Annie Ernaux et le dernier passeur

septembre 2022

Le Jeune Homme, le dernier récit d’Annie Ernaux, raconte son histoire d’amour avec un homme de trente ans de moins qu’elle, et qui joua un rôle inattendu dans sa décision d’écrire sur son avortement clandestin en 1963. Le jeune homme devient le dernier passeur de cet acte, et l’écriture ce qui permet aux choses d’aller « jusqu’à leur terme ».

Depuis la publication des Armoires vides en 1974, Annie Ernaux est devenue peu à peu une figure incontournable de la littérature française. Acclamée par la critique, son œuvre, écrit surtout à la première personne, est bouleversant. Chacun de ses livres accomplit l’exploit de nous concerner, bien que le matériau d’écriture soit autobiographique et souvent douloureux, comme le cancer du sein, la mort du père ou le divorce. Avec Le Jeune Homme, son dernier récit, Annie Ernaux nous propose un texte d’une brièveté inhabituelle et dont le sujet, une histoire d’amour vécue avec un homme de trente ans de moins qu’elle dans le « désir de déclencher l’écriture d’un livre » sur son avortement clandestin de 1963, est avant tout traité comme une expérience bénéfique.

Ce qui retient ainsi l’attention d’Annie Ernaux lorsqu’elle regarde, vingt ans plus tard, le couple qu’elle formait avec ce jeune homme nommé A., c’est la « grande douceur » qu’avait « l’épaisseur de temps » qui les séparait. À travers A., la narratrice a « de nouveau dix, quinze ans », elle redevient ailleurs la « même fille scandaleuse » de ses dix-huit ans. La douceur vient de la possibilité de parcourir « tous les âges de la vie » au même instant, de se « mouvoir dans le temps sans nom du rêve » à la faveur, par exemple, d’une halte dans « le hall inchangé » du resto U de « la petite cité universitaire de la rue d’Herbouville » à Rouen, où habite A. La différence d’âge entre les deux amants permet de dériver avec délectation « d’un temps à un autre dans une semi-conscience ».

Mais cette expérience, si agréable soit-elle, révèle peu à peu sa fausseté. Le présent s’avère n’être en réalité qu’une « répétition » stérile de « scènes » et de « gestes » qui ont « déjà eu lieu », si bien que la jubilation initiale finit par enliser et piéger le couple. Fidèle à ses préoccupations sociologiques et à sa recherche de la vérité, Annie Ernaux en vient à démonter alors, au fil du récit, le mécanisme d’une relation amoureuse asymétrique, dont la transgression ne se situe pas là où les regards « impudents » des passants semblent la situer, à savoir dans un « assemblage contre nature » qui évoque « l’inceste », mais dans un rapport au temps déséquilibré entre les deux partenaires. Annie Ernaux constate que la duplicité de sa relation avec A. était « inhérente à sa présence à lui dans [sa]vie, qu’il avait transformée en un étrange et continuel palimpseste ».

Elle présente néanmoins leur histoire comme devant être vécue « jusqu’au bout » en raison d’un détail concernant l’appartement de A., interprété par elle comme un signe au début de la relation amoureuse : « Son appartement donnait sur l’Hôtel-Dieu, désaffecté depuis un an […]. C’est dans ce lieu, cet hôpital que, étudiante, j’avais été transportée une nuit de janvier à cause d’une hémorragie due à un avortement clandestin. […] Il y avait dans cette coïncidence surprenante, quasi inouïe, le signe d’une rencontre mystérieuse et d’une histoire qu’il fallait vivre. »

Une telle coïncidence, donnée au début du Jeune Homme, disparaît ensuite de la surface du récit pour resurgir avec une violence inattendue à la fin : « Plus j’avançais dans l’écriture de cet événement qui avait eu lieu avant même qu’il soit né, plus je me sentais irrésistiblement poussée à quitter A. Comme si je voulais le décrocher et l’expulser comme je l’avais fait de l’embryon plus de trente ans auparavant. » La violence de cette comparaison finale confère au récit une puissance et une force nouvelles. Tout se passe comme si l’aventure amoureuse avec A., en rejouant sur un plan symbolique le rôle de la faiseuse d’ange, avait permis à Annie Ernaux d’écrire L’événement, le récit de son avortement. Une fois le texte écrit, la rupture est inévitable, et il faut quitter le jeune homme, comme il a jadis fallu jeter la sonde dans une forêt lointaine une fois l’avortement consommé. Abasourdi par ce rapprochement, on cerne de plus près la place singulière du jeune homme dans la vie de la narratrice.

Décrit tour à tour comme le « porteur de la mémoire de [son] premier monde », en raison de son origine sociale populaire, puis comme une « sorte d’ange révélateur » pasolinien, ou encore comme un « ouvreur du temps dans [sa] vie », la dernière image, celle de l’expulsion de l’embryon, lui confère un autre rôle : celui de passeur. Le jeune homme aura en effet été également un passeur, le seul masculin, et le dernier après la série des femmes auxquelles Annie Ernaux rend hommage dans L’événement parce qu’elles lui ont permis d’avorter à une époque où l’avortement était illégal. Il fallait donc bien à cet ultime passeur, survenu trente ans après l’acte décisif, une place à part, c’est-à-dire un texte autonome. Et ce texte ne pouvait sans doute qu’être bref car il fallait, peut-être, qu’il reproduise dans sa forme celle du passage Cardinet à Paris où habitait la faiseuse d’ange, et qui était constitué « de hauts murs se rapprochant, avec une déchirure au fond1 » que n’avait pas manqué de remarquer la jeune fille d’alors.

En écrivant Le Jeune Homme, nul doute qu’Annie Ernaux ait permis aux choses d’aller « jusqu’à leur terme », selon la vocation qu’elle donne à l’écriture en exergue de ce récit, en faisant coïncider ce terme avec un autre passage, temporel cette fois, d’un siècle à l’autre. Les dernières lignes du texte métamorphosent ainsi l’impasse amoureuse avec A. en un passage heureux vers des temps nouveaux : « On était en automne, le dernier du vingtième siècle. Je me découvrais heureuse d’entrer seule et libre dans le troisième millénaire. »

  • 1. - Annie Ernaux, L’événement, Paris, Gallimard, 2000, p. 96.

Le jeune homme
Annie Ernaux
Gallimard, 2022, 48 p., 8 €

Blandine Merle

Agrégée de lettres modernes, Blandine Merle vit et enseigne à Paris. Elle est l'auteur d'un recueil de poèmes, Par obole (Cheyne, 2011) pour lequel elle a reçu le Prix de poésie de la vocation (Fondation Marcel Bleustein-Blanchet).

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