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Notes de lecture

Dans le même numéro

Une brève histoire mondiale de la gauche de Shlomo Sand

Traduit par Michel Bilis

juil./août 2022

Dans cet exercice de synthèse réussi […], Shlomo Sand nous entraîne dans un parcours à travers plusieurs moments clés de l’histoire de la gauche, qu’il s’agisse d’événements marquants ou de formulations théoriques et politiques décisives.

L’historien israélien Shlomo Sand s’est fait largement connaître avec son livre provocateur Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008). Avant de publier plusieurs ouvrages sur le judaïsme et Israël, Sand a travaillé en France sur l’histoire de la gauche, notamment sur la figure de Georges Sorel, théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Une brève histoire mondiale de la gauche marque donc un retour au premier centre d’intérêt de l’historien. Il confesse d’emblée être né dans un milieu modeste de gauche et avoir conservé son engagement, en dépit de ses désillusions à l’égard du mouvement communiste, au sein duquel il milita un temps. L’histoire qu’il se propose de raconter n’est donc pas écrite d’un point de vue neutre, si tant est que cela soit possible. Le triste constat d’un recul des formations ancrées à gauche à l’échelle planétaire a motivé la rédaction de son nouveau livre.

Comment expliquer un tel reflux de ce courant politique, longtemps considéré comme allant dans le sens de l’histoire ? Shlomo Sand formule l’hypothèse suivante : la perte d’attractivité de « l’imaginaire d’égalité » – sous ses différentes formes économique, politique ou encore sociale – serait la plus pertinente pour expliquer le déclin de la gauche, cette dernière ayant été historiquement associée à cette idée forte. Avant de revenir sur cette proposition, Sand offre une histoire condensée des échecs et des succès de la gauche. Dans cet exercice de synthèse réussi, puisque le livre couvre une période allant de la Glorieuse Révolution anglaise du xviie siècle à la pandémie actuelle, Shlomo Sand nous entraîne dans un parcours à travers plusieurs moments clés de l’histoire de la gauche, qu’il s’agisse d’événements marquants ou de formulations théoriques et politiques décisives. Il commence par les Levellers et Diggers anglais, qui revendiquent les premiers l’égalité, avant que cette question ne soit magistralement abordée par Jean-Jacques Rousseau dans son célèbre essai sur les origines de l’inégalité. L’influence de Rousseau sur la Révolution française est bien sûr déterminante. C’est d’ailleurs à cette occasion que la gauche apparaît de manière tout à fait relative, par la position dans l’hémicycle d’une partie des députés opposés au veto royal. Sand souligne que, loin de retenir une définition rigide de la gauche, il privilégie une acception « dynamique », la gauche d’hier pouvant être la droite de demain. Le cheminement historique qu’il fait emprunter au lecteur le conduit ensuite aux socialistes dits « utopistes » (Saint-Simon, Owen, Fourrier), au « printemps des peuples » de 1848 à Paris, à la naissance de l’anarchisme puis du marxisme. Il évoque également la montée en puissance de la social-démocratie en Prusse, devenue l’Allemagne.

En plus de ces grands courants et de ces épisodes historiques, Shlomo Sand s’attarde sur des questions qui ont marqué la gauche, parmi lesquelles : le droit de vote, le positionnement face au colonialisme, à la nation et à l’internationalisme. Sans surprise, Sand revient sur l’URSS, les liens entre gauche et fascisme, puis le maoïsme, avant d’aborder la vague de décolonisation et les différentes formes de socialismes des pays du Sud. Il considère la formation des États-providence comme une victoire de la gauche. En revanche, le sort des gauches en Amérique latine (de Cuba au Chili) est largement influencé par le grand cousin américain, qui n’hésite pas à renverser les gouvernements allant à l’encontre de ses intérêts économiques. Sand termine sur plusieurs sujets, toujours très actuels, préoccupant la gauche : la lutte contre le racisme, pour l’égalité de genre, la montée en puissance du populisme et l’écologie.

Dans sa « conclusion mélancolique », Shlomo Sand revient à son idée de départ et se demande quelle sera l’éventuelle influence de la pandémie sur l’imaginaire de l’égalité. Suivant les travaux des économistes Thomas Piketty et Branko Milanović, il rappelle que si les inégalités au sein des pays ont tendance à se creuser au cours des dernières décennies, à cause de politiques volontairement anti-redistributives, celles entre pays se sont réduites du fait de la mondialisation. Il constate avec ironie que ce processus, aux nombreux effets délétères, a réussi en partie là où la gauche a échoué. Si la Covid-19 a mis en lumière les inégalités criantes en matière de santé, il doute fortement que cela suffise à réactiver les luttes en faveur de l’égalité. Il déplore au contraire le manque de perspectives politiques de récents mouvements de protestations (Occupy Wall Street, « printemps arabes », Gilets jaunes, etc.) à travers le globe, qu’il qualifie de « révoltes creuses ». Il existe pourtant de nouvelles revendications structurantes de gauche, à l’image du revenu universel ou la défense de l’environnement, mais la coalition sociale apte à les porter fait encore défaut… « Les idées n’arpentent pas seules les grandes avenues de l’histoire ; elles sont toujours solidement prises en main par des forces sociales porteuses d’intérêts qui, à un moment ou à un autre, les transcrivent dans le domaine politique. » Et l’auteur de conclure malgré tout par un double clin d’œil aux formules d’Antonio Gramsci (« Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ») et de Galilée (« Et pourtant elle tourne »), appliquées à la gauche.

L’intérêt d’Une brève histoire mondiale de la gauche repose moins sur l’originalité des sujets évoqués, déjà connus, que sur la capacité de l’historien israélien à raconter de manière pédagogique et fluide (sans aucune note de bas de page) les principaux jalons de l’histoire de la gauche par une démonstration à la fois chronologique, thématique et géographique. L’Occident occupe certes une place centrale dans son récit, mais l’ouverture mondiale est au rendez-vous. Étonnamment, il n’évoque pas son propre pays, Israël, pourtant fondé par des hommes de gauche. Sa démarche a le mérite de prendre en compte les phénomènes d’acculturation de la gauche aux contextes nationaux, à l’image de la Russie ou de la Chine, ainsi que la « longue durée ». Une telle attention permet ainsi d’expliquer le caractère démocratique ou autoritaire de certains mouvements de gauche en fonction de l’existence préalable d’une tradition démocratique libérale dans les pays où ils virent le jour. Paradoxalement, l’hypothèse qui préside à son essai – celle du déclin de l’imaginaire d’égalité – n’est surtout étayée qu’à la fin de sa démonstration. D’autres explications du déclin de la gauche, tout aussi convaincantes, comme une relative impuissance à faire changer les choses face à la mondialisation, auraient pu être retenues.

La Découverte, 2022
320 p. 20 €

Benjamin Caraco

Docteur en histoire et conservateur des bibliothèques, Benjamin Caraco est chercheur associé au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (UMR 8058) et coordonne la rédaction du site Nonfiction.

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