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Notes de lecture

Dans le même numéro

Penser écologique : trois livres récents

mars 2019

Depuis quelques années, et c’est tant mieux, les ouvrages traitant de thèmes environnementaux, relatant des combats sur le front de l’écologie, dénonçant l’obsolescence programmée, la facture carbone des déplacements en avion, la nocivité des pesticides, l’absurdité du tout-voiture, le danger du nucléaire,  etc., se bousculent sur les rayons des librairies. Certains auteurs enfoncent des portes ouvertes, d’autres se contentent de répéter ce que leurs prédécesseurs oubliés avaient déjà clamé sans être entendus, d’autres élaborent des scénarios vertueux pour sortir de ­l’impasse productiviste, d’autres encore suggèrent des analyses inédites sur des situations nouvelles… Au sein de cette avalanche livresque, voici quelques livres récents qui méritent le détour.

Poète, traducteur, bouddhiste, militant écologiste et bio-régionaliste, Gary Snyder, né en 1930, appartient à la beat generation qui, depuis San ­Francisco, a poétisé la paix, l’amour, la profondeur de l’âme, l’amitié avec la Terre, le respect des « peuples autochtones », l’humble beauté d’un ciel animé par un cortège de nuages ou celle d’une forêt palpitante de mille et une voix animales amplifiées par le vent… Cet ouvrage rassemble trente textes publiés sur près de quarante ans (1962-1995) et regroupés en trois parties : l’éthique («  Le nouveau souffle  », «  Le yogi et le philosophe  », «  Un conseil de village de tous les êtres  »…), ­l’esthétique («  Déesse des montagnes et des rivières  », «  L’énergie de la lune  », «  L’écriture sauvage  »…) et bassins-versants («  Réhabiter  », «  La forêt dans la bibliothèque  », «  Exhortations aux bébés tigres  », «  La redécouverte de l’île Tortue  »…). Bien sûr, on y croise Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Kenneth Rexroth, Philipe Lamantia, Mike McClure, Gregory Corso, William Burroughs et quelques autres représentants « d’une des seules vraies littératures prolétaires de l’histoire récente, parce qu’elle est écrite par de vrais membres de la classe ouvrière, “bohémiens prolétaires” pourrait-on dire ». On y rencontre aussi les précoces inquiétudes environnementales qui le distinguent des autres littérateurs de ce mouvement composite. En effet, Gary Snyder recense en 1969 quatre changements (population, pollution, consommation, transformation) qui témoignent de la gravité de la situation terrestre.

Son post-scriptum de 1995 confirme son analyse, ce dont il ne se réjouit pas : « L’habitat naturel (“terrains non aménagés”) est fragmenté puis détruit (“développé”). Les forêts du monde entier sont impitoyablement abattues par les multi­nationales. L’air, l’eau et les sols sont en moins bon état. La population continue de s’accroître et, même si nous vivions dans un monde où la justice sociale et économique était parfaite, je continuerais de dire qu’au nom de la justice écologique, la population doit décroître. » Un quart de siècle plus tard, le lecteur acquiesce et constate que cela a empiré… En 1990, pour le vingtième «  Jour de la Terre  », il s’adresse à quelques centaines de personnes assemblées au bord de la rivière South Yuba : « Le sauvage c’est l’imagination – il en va de même pour la communauté –, il en va de même d’un moment agréable. Soyons des guerriers verts ou de rainbow warriors (“combattants de l’arc-en-ciel”) robustes et gentils, partageons la cause de la nature sauvage, tout en nous faisant férocement plaisir. » Poèmes japonais et chinois traduits et commentés, réflexions sur l’ethno-­poétique, présentation de mythes indiens de l’île Tortue (ancien nom de l’Amérique), en particulier ceux liés au coyote, apologie de « l’écriture sauvage » et réflexions sur le langage et, bien sûr, les lieux – en traitant du bio-­régionalisme – constituent les thèmes de ce riche volume, dont une seule lecture est loin d’épuiser les apports. « Habiter les lieux – la notion est connue depuis des décennies et est habituellement rejetée comme provinciale, arriérée, ennuyeuse et potentiellement réactionnaire. Mais il existe à présent de nouvelles dynamiques. La mobilité qui a caractérisé la vie américaine jusque-là touche à sa fin. On pourrait voir dans le fait que les Américains déménagent de moins en moins la possibilité, la première depuis plus d’un siècle, de redonner une chance à la démocratie participative. » Que celles et ceux qui, en France, réclament le regroupement des municipalités (les 36 000 communes seraient le signe d’un passé révolu), la réduction du nombre des régions, le maintien d’une centralisation étatique méditent ce propos sur la revanche des lieux, véritable watershed, ou «  bassin-versant  », qui signifie aussi moment « charnière ».

L’écologie en France ne date pas de la création d’un ministère qui est lui dédié en 1971, elle a déjà une longue histoire désordonnée, aux priorités différentes d’un moment à l’autre de l’histoire et selon les personnalités qui se consacrent à tel ou tel combat (la protection des oiseaux, le contrôle de la chasse, la réglementation de la pêche à la ligne, la délimitation d’une réserve naturelle, l’encouragement de l’élevage d’ovins en voie de disparition, la pénalisation des pollutions industrielles,  etc.). De la fin du xviiie siècle aux années 1930, se succèdent la création d’associations pour la défense des animaux, la reforestation, l’acclimatation de nouvelles espèces végétales, l’éducation à la nature, l’herborisation,  etc., qui parfois obtiennent, non sans mal, une loi allant dans le sens de leurs actions. Cet inventaire à la Prévert est ici appelé « conscience environnementale » et Caroline Ford, historienne américaine, en retrace l’historique en mêlant trois démarches : « l’approche littéraire-culturelle, l’approche matérielle-­scientifique et l’approche institutionnelle », qui, chacune, oscille entre une visée « préservationniste » et une autre « conservationniste ».

Afin d’éviter la chronologie toujours simplificatrice, l’auteure organise son étude en sept chapitres indépendants et complémentaires. François Antoine Rauch (1762-1837), géographe auprès des Ponts et Chaussées, observe « le rôle crucial joué par les forêts dans la régulation du climat », tout comme « le rapport intime qu’ont les forêts avec l’économie animale ». Il plaide pour ­l’Harmonie hydro-végétale (titre de son œuvre maîtresse) et s’inquiète de la déforestation et des activités humaines qui participent au saccage de la nature. Il pressent les relations entre tous les éléments constitutifs de l’environnement, ­s’affirmant ainsi comme un pionnier de l’écologie, terme qui ne pénétrera la langue française qu’au cours du xxe siècle. Il sera lu par d’autres défenseurs de la forêt, comme Rougier de la ­Bergerie, Moreau de Jonnès, ­Becquerel, Lorentz, Adolphe-Parade qui, avec l’École nationale forestière fondée à Nancy en 1824 et la parution des Annales forestières, diffuseront leurs travaux sur l’importance de la forêt pour les sols, le climat, l’hydrologie (d’où la nécessité de lier administrativement les eaux et les forêts), l’élevage, l’agriculture,  etc. La crue des fleuves et les inondations destructrices et parfois meurtrières font déjà la une des journaux et marquent les esprits davantage encore avec le photo­journalisme. Des ingénieurs s’en pré­occupent, comme Alexandre Surrell qui publie en 1841 son Étude des torrents des Hautes-Alpes, ouvrage apprécié par George-Perkins Marsh, auteur de Man and Nature (1864), qu’Élisée Reclus (curieusement négligé ici) voulait traduire, sans oublier des romanciers, comme Émile Zola qui fait paraître en 1875 L’Inondation. Les législateurs suivent, sans pour autant convaincre à la prudence les élus et les habitants, comme les récents drames le démontrent… La forêt est aussi un lieu de promenade, tout comme les gorges, les cascades, les lacs, aussi leur protection conforte-t-elle la « conscience environnementale » qu’expriment les membres de la Société des amis des arbres, ceux du Touring Club de France (1890) et de la Société pour la protection du paysage français (1901) qui assurent le caractère patrimonial de l’environnement.

Dans les chapitres suivants, l’auteure démontre à quel point la dimension internationale ne peut être omise et, avec elle, la colonisation, trop souvent disjointe de l’histoire nationale alors qu’elle fait corps avec elle. Le touriste exige, paradoxalement, une protection des sites qu’il visite et dénature… Quant à la colonisation, sa « mise en valeur » des terres conquises réclame une législation et des modalités de contrôle afin d’éviter l’épuisement des richesses locales par une avide extorsion. Les premiers parcs nationaux français ouvrent en Algérie au cours des années 1920. Des naturalistes missionnés en Afrique noire et à Madagascar dénoncent la déforestation « industrielle » et ses effets sur l’érosion des sols, le dérèglement climatique et suggèrent la création de « réserves naturelles[1] ». L’absence d’une vision partagée au sein des colons et des colonisateurs sur l’environnement des pays concernés conduit à une irréparable dégradation.

Le dernier chapitre s’attache à la capitale et aux divers projets concernant son verdissement et ce dès la fin du xviiie siècle. Là aussi, pas de politique cohérente et continue mais des actions au coup par coup : des parcs et jardins, des bois (de Boulogne et de Vincennes), des faubourgs-jardins (inspirés en partie seulement par la garden-city ­d’Ebenezer Howard),  etc. Caroline Ford ne mentionne pas plus Jean-Claude Nicolas Forestier que Robert de Souza qui, sans relâche, œuvrent pour cette « conscience environnementale » dispersée, dans un contexte d’urbanisation décidée d’en haut sans s’appuyer sur les spécificités architecturales vernaculaires régionales ou locales… Cet ouvrage solide, bien traduit, à la lecture agréable, montre que la « conscience environnementale » en France ne forme pas une entité possédant sa propre philosophie, mais d’innombrables sources qui peinent à s’unir.

Âgé de cinquante ans, Timothy Morton a déjà publié plusieurs ouvrages aussi bien sur Frankenstein et Mary Shelley que sur l’histoire culturelle du goût et de l’alimentation, le bouddhisme ou encore l’écologie. « Les êtres humains, note-t-il en introduction, ont besoin les uns des autres autant qu’ils ont besoin d’un environnement. Les êtres humains sont l’environnement les uns des autres. Penser de manière écologique ne concerne pas seulement les choses non humaines. L’écologie parle de vous et de moi. » Après avoir dénoncé « l’infâme “je pense donc je suis” de Descartes » (philosophe qui réduit tout à un chapelet de dualismes), l’auteur se demande : « Sommes-nous prêts à admettre le monde de mutation et d’incertitude auquel nous ouvre Darwin? » Timothy Morton déploie sa réflexion en trois chapitres : «  Penser grand  », «  Sombres pensées  » et «  Penser prospectif  ». Dans le premier, il inverse l’habituel credo écologiste small is beautiful et invite à « penser grand », ce qui veut dire « se rendre compte qu’il y a toujours plus que notre point de vue ». De même, il se méfie des « notions de frugalité et de pauvreté » qui enferment l’écologie dans une morale sans joie et valorise « les étranges étrangers » que sont les non-humains.

Dans le deuxième, il interroge « l’écologie profonde », Marx (les hommes produisent leur environnement), l’anthropocentrisme patriarcal, le cyborg, les algorithmes et à nouveau Darwin à propos de l’adaptation du vivant à «  son  » environnement et de la sélection dite «  naturelle  » – ces « sombres pensées » nous empêchent de penser écologiquement.

Le troisième explore l’idéal apocalyptique que porte toute réflexion sur le devenir du monde, si bien illustré par la littérature et le cinéma de science-fiction (dont Blade Runner, son film préféré, d’après le roman de Philip K. Dick). Pourquoi agissons-nous alors même que la situation semble désespérée ? Qu’est-ce qu’une personne ? Faut-il s’enraciner dans un lieu ? Non, répond-il, il nous faut rompre avec le localisme, le nationalisme et « penser en grand ». Cette libération du lieu mériterait un développement plus argumenté, ne serait-ce que pour répondre à Gary Snyder et à celles et ceux qui pensent, au contraire, que chacune et chacun se construit à partir d’un lieu (ou de plusieurs). « Nous avons besoin de collectivité et non de communauté », affirme-­t-­il, ce qui nous paraît du bon sens, avant d’ajouter : « Nous ne faisons que commencer à penser la pensée écologique. » Comment ne pas souscrire à une telle injonction ? Il nous faut écologiser notre esprit et pour cela adopter l’écologie comme une méthode à la fois transversale, interrelationnelle et processuelle.

Ces trois ouvrages nous incitent à penser écologique, aussi bien pour explorer le passé dont nous sommes quelque peu tributaires, réorienter le présent dans lequel nous combattons et dessiner le futur aux couleurs de l’arc-en-ciel. Tous les trois évitent soigneusement l’écologie politique, ne trouvant certainement pas parmi les militants écologistes et leurs associations et partis les relais qu’ils espèrent pour « penser écologique ».

Le sens des lieux. Ethique, esthétique et bassins-versants, Gary Snyder, Trad. par Christophe Roncato Tounsi, Wildproject, 2018, 320p., 22€.

Naissance de l'écologie. Polémiques françaises sur l'environnement 1800-1930, Caroline Ford, Trad. par Béatrice Commengé, Alma, 2018, 360p., 25€.

La pensée écologique, Timothy Morton, Trad. par Cécile Wajsbrot, Zulma, 2019, 272 p., 20€.

 

 

[1] - Sur cette préhistoire de la sensibilité environnementale, on pourra lire la belle enquête de Rémi Luglia, Des savants pour protéger la nature. La Société d’acclimatation (1854-1960), préface de Jean-Noël Jeanneney, postface d’Éric Baratay, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015 ; et relire Roger Heim, Destruction et protection de la nature, Paris, Armand Colin, 1952.

 

Le sens ,

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…

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