Géopolitique des outre-mer. Entre déclassement et (re)valorisation de Fred Constant

Le mérite du livre de Fred Constant, professeur à l’université des Antilles, est de ne pas se cantonner aux outre-mer français, mais de les envisager dans toute leur diversité.


Les outre-mer demeurent le plus souvent opaques pour les citoyens des métropoles, sujets de faits divers pour les actualités, souvent des catastrophes climatiques ou sociales, ou destinations pour des vacances à la mer et au soleil. On sait vaguement que cela coûte quelque chose et qu’il doit y avoir en contrepartie certains avantages à garder ces territoires. Le mérite du livre de Fred Constant, professeur à l’université des Antilles, est de ne pas se cantonner aux outre-mer français, mais de les envisager dans toute leur diversité. Les problématiques ne peuvent pas être les mêmes, en effet, entre les îles Marshall, formellement indépendantes des États-Unis depuis 1986 mais toujours dans leur giron politique, militaire et financier, et La Réunion ou la Guadeloupe, départements français, ou entre l’île de Pâques, dépendance chilienne qui compte huit mille habitants, et Porto Rico, territoire américain fort de trois millions d’habitants. Un tableau au début du livre recense quatre-vingt-un territoires, ce qui donne une première idée de l’ampleur du sujet. Les États-Unis et la Grande-Bretagne viennent en tête par le nombre de leurs possessions (quinze), la France arrivant ensuite avec douze territoires. Au nombre d’habitants de leurs « outre-mer » respectifs, c’est la Chine qui arrive en tête, Hong Kong (l’île, plus la partie continentale) dépassant les sept millions d’habitants.

Le livre est organisé autour de quatre grands thèmes : l’histoire, les avantages attendus de la possession de ces territoires, les contrariétés qu’ils peuvent provoquer, enfin la reconnaissance à géométrie variable dont ils jouissent au niveau international. Les outre-mer apparaissent comme des anomalies dans le monde contemporain. Leur existence, leurs statuts divers peuvent s’expliquer, suivant l’auteur, en première approximation du moins, comme le résultat d’un calcul coût-avantage. Par exemple, des petits territoires ayant une faible population présentent un coût faible par rapport à des territoires plus peuplés. Ceci est à mettre en regard de leur avantage stratégique éventuel. Le coût dépend également du statut du territoire. C’est ainsi, par exemple, que l’Alaska et Hawaï ont été transformés en États fédérés, tandis que d’autres territoires comme Porto Rico demeuraient « non incorporés » aux États-Unis, ce qui réduit leur coût. Le basculement actuel des grands enjeux internationaux de l’Atlantique vers le Pacifique s’accompagne d’un reclassement stratégique des outre-mer états-uniens au détriment de la Caraïbe et au profit de l’Indo-Pacifique. Des installations militaires sont démantelées, tandis que d’autres (Guam, Diego Garcia) montent en puissance. On sait comment la Chine, au mépris du droit international, a entrepris de créer un cordon sanitaire en mer de Chine méridionale en édifiant « la grande muraille de sable » sur les îlots Paracels et Spratleys. Quant à la France, qui ne manque pas de bases dans l’Indo-Pacifique, le décalage entre les missions assignées et les moyens militaires disponibles lui « fait courir un risque de rupture capacitaire ».

Les outre-mer ont joué, à leur corps défendant, un rôle essentiel dans la mise au point des forces de dissuasion nucléaire, une plaie ouverte qui ne cesse d’envenimer les relations avec les métropoles, aussi bien aux États-Unis (Guam, îles Marshall) qu’en France (Polynésie). Les bases spatiales (Kourou ou l’île chinoise de Haïnan) sont plus consensuelles, sachant tout de même qu’elles servent également au lancement de satellites militaires. D’autres territoires sont pourvus des antennes terrestres qui captent les signaux sensibles. Les richesses du sol ou des zones économiques exclusives en mer sont de précieux atouts pour certains territoires, comme respectivement les ressources minières du Groenland danois ou les gisements de pétrole offshore de l’île Sakhaline (Russie), tandis que d’autres entretiennent une activité lucrative dans la finance offshore.

Les « contrariétés » sont inévitables, les relations entre les métropoles et leurs outre-mer étant nécessairement asymétriques. Les revendications des outre-mer sont très diverses. Ainsi les habitants de l’île de Pâques ont-ils obtenu du gouvernement chilien de limiter le nombre et la durée de séjour des « étrangers », qui menaçaient la pérennité de leur communauté. Les mouvements sociaux sporadiques, souvent violents dans les territoires français, traduisent l’insatisfaction permanente d’une partie de leur population. Il reste qu’à défaut d’une indépendance souvent impossible, soit que leurs habitants la refusent et réclament au contraire une assistance accrue, soit que les métropoles ne veuillent pas les lâcher, l’autonomie paraît le seul horizon possible pour la plupart de ces territoires, sans oublier, comme le rappelle l’auteur in fine, que « les compromis institutionnels sont provisoires et réversibles ».

Le Cavalier Bleu, 2023
208 p. 20 €