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Notes de lecture

Dans le même numéro

Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance d'Aurélien Berlan

juil./août 2022

Aurélien Berlan livre une réflexion subtile sur la liberté politique.

Dans cet ouvrage, Aurélien Berlan livre une réflexion subtile sur la liberté politique. Dans la modernité, la liberté consiste à se décharger des tâches politiques et matérielles. En cela, elle peut paradoxalement coïncider avec la notion de domination : non pas tant « laisser faire » que « faire faire ». La délivrance peut résulter de la robotisation ou de l’exploitation de la nature mais, en dernière instance, la fabrication des machines et l’extraction des matières premières demandent toujours des formes d’asservissement d’êtres humains.

L’inviolabilité de la sphère privée, chère aux libéraux pour légitimer une telle conception de la liberté, a été mise à mal d’au moins trois manières : elle a été amputée d’une partie des activités qui la constituait ; elle a été envahie par les médias de masse ; elle fait l’objet d’une surveillance accrue. Si la révolution moderne a ainsi émancipé l’individu de ses communautés traditionnelles, elle l’a aussitôt réassigné à de nouvelles aliénations, telles que les bureaucraties publiques ou privées, la consommation, la propagande, le salariat, etc. En d’autres termes, les formes de domination n’ont pas disparu, mais se sont transformées en passant de liens personnels à des liens impersonnels de dépendance. Pour illustrer son argument, Aurélien Berlan reprend les propos d’Épictète : si nous avons tant de maîtres, « c’est que nous avons pour maîtres les choses elles-mêmes, et elles sont nombreuses. D’où il suit nécessairement que ceux qui disposent du pouvoir sur une de ces choses sont aussi nos maîtres1 ». L’un des moyens les plus importants du pouvoir n’est alors pas tant le bâton que la carotte : en pourvoyant aux individus leur subsistance, le pouvoir les place dans un rapport de dépendance asymétrique.

Pour cesser de penser la liberté comme un processus consistant à « faire faire », il est nécessaire de s’affranchir du mythe de la délivrance telle que l’on peut la retrouver dans les traditions religieuses mais aussi scientistes, et qui consiste à vouloir s’affranchir de la condition humaine et terrestre. Cet affranchissement passe par la distinction entre la condition terrestre, qui est irréductible, et des conditions sociales, qui peuvent être dépassées. L’idéal de délivrance par l’abondance est une illusion aliénante et liberticide. Il importe au contraire de penser l’autonomie comme autosuffisance, qui implique une relocalisation des moyens de subsistance. Les Grecs anciens ne parlaient pas d’autonomie, mais d’autarcie, signifiant que la démocratie ne trouve d’assise matérielle que par la capacité de la Cité à être autosuffisante. C’est dans cette perspective qu’il est nécessaire de reconstruire des liens interpersonnels contre les liens de dépendance impersonnelle.

L’un des problèmes qui se pose alors est la distinction entre la bonne et la mauvaise décharge (ou automatisation) : l’invention de techniques comme le tracteur n’est pas mauvaise en soi, dans la mesure où il émancipe le travail des bêtes et du paysan. D’autre part, Aurélien Berlan conçoit l’autonomie comme ce qui doit « permettre de choisir qui l’on veut voir et quand ». Mais on imagine difficilement comment, au sein d’une petite communauté, on peut se payer le luxe de ne pas voir telle ou telle personne, en particulier si les échanges sont limités par l’autosuffisance. En assimilant l’autonomie à l’autarcie, ne risque-t-on pas de reporter les apories de l’individu libéral autosuffisant sur les communautés ? Ne faut-il pas distinguer les interdépendances égalitaires des interdépendances aliénantes ? Est-ce que l’idéal d’autosuffisance locale ne demeure pas un vœu pieux lorsqu’il est pris dans la division internationale du travail ? Dès lors, ne faut-il pas également repenser les logiques d’interdépendance au niveau global ? Autant de questions qui demeurent en suspens au terme de cet ouvrage qui ouvre néanmoins des pistes salutaires.

  • 1. Épictète, Entretiens, fragments et sentences, introduction et trad. par Robert Muller, Paris, Vrin, 2015, p. 392.
La Lenteur, 2021
220 p. 16 €

Édouard Jourdain

Docteur en science politique et en philosophie de l'École des hautes études en sciences sociales.

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Faire corps

La pandémie a été l’occasion de rééprouver la dimension incarnée de nos existences. L’expérience de la maladie, la perte des liens sensibles et des repères spatio-temporels, le questionnement sur les vaccins, ont redonné son importance à notre corporéité. Ce « retour au corps » est venu amplifier un mouvement plus ancien mais rarement interrogé : l’importance croissante du corps dans la manière dont nous nous rapportons à nous-mêmes comme sujets. Qu’il s’agisse du corps « militant » des végans ou des féministes, du corps « abusé » des victimes de viol ou d’inceste qui accèdent aujourd’hui à la parole, ou du corps « choisi » dont les évolutions en matière de bioéthique nous permettent de disposer selon des modalités profondément renouvelées, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, explore les différentes manières dont le corps est investi aujourd’hui comme préoccupation et support d’une expression politique. À lire aussi dans ce numéro : « La guerre en Ukraine, une nouvelle crise nucléaire ? »,   « La construction de la forteresse Russie », « L’Ukraine, sa résistance par la démocratie », « La maladie du monde », et « La poétique des reliques de Michel Deguy ».