Notes de lecture

Dans le même numéro

Le monde selon Tocqueville de Nicolas Baverez

mai 2020

Pour Nicolas Baverez, Tocqueville, longtemps plus connu et apprécié à l’étranger que chez nous, est la figure majeure du libéralisme français au xixe siècle. Il a si bien compris la puissance et les contradictions de la démocratie qu’il s’impose comme une référence obligée pour en comprendre les dérèglements à chacune des époques où elle connaît des crises majeures. D’où son actualité. Alexis de Tocqueville a écrit trois chefs-d’œuvre : sur la montée de la société démocratique et ses contradictions ; sur l’analyse à chaud de la chute de Louis-Philippe, des journées de juin 1848 puis de la mise à mort de la République par Louis Napoléon Bonaparte ; enfin sur les origines de la Révolution française et les raisons de son destin violent, mêlant Terreur et guerres extérieures. Pourtant, lu et reconnu dans le monde anglo-saxon, grâce à son immortelle Démocratie en Amérique, à laquelle tous les étudiants américains ont été biberonnés, il est resté mal aimé des Français, qui l’ont longtemps ignoré, avant que Raymond Aron, puis François Furet ne l’aient remis à jour, pour éclairer le temps des idéologies, puis de nouveau dans la décennie 2010 pour comprendre la vague populiste. Aristocrate de cœur et démocrate de raison, l’homme s’est émancipé de son milieu pour comprendre les transformations de la politique. Son génie fut de dégager, sous l’Amérique et la France, le principe du fait démocratique et du fait révolutionnaire. Loin de tout déterminisme et de tout manichéisme, il en dévoile les dimensions multiples et contradictoires : la passion de l’égalité, qui fonde la démocratie, peut se retourner contre la liberté pour frayer la voie au despotisme. C’est en ce sens qu’il a prévu l’évolution des sociétés européennes telle qu’elle s’est déroulée tout au long des xixe et xxe siècles et qu’il a eu raison contre Marx, qui prévoyait que la suppression de la lutte des classes conduirait au dépérissement de l’État et à l’avènement d’une société idéale… L’immense mérite de Tocqueville est d’avoir mis la démocratie et la liberté politique au cœur de la modernité. Dans une page inoubliable de La Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville avait dépeint les deux peuples, russe et américain, comme appelés chacun «par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde», vision de la rivalité émergente entre les États-Unis et la Russie, confirmée par la guerre froide. Il a pointé la puissance des sentiments identitaires en politique : «Il n’y a au monde que le patriotisme et la religion qui puissent faire marcher pendant longtemps vers un même but l’universalité des citoyens.» Gardons à l’esprit son précieux conseil : «Ayons donc de l’avenir cette crainte salutaire qui fait veiller et combattre, et non cette sorte de terreur molle et oisive qui abat les cœurs et les énerve.»

Tallandier, 2020
288 p. 19,9 €

Eugène Berg

Eugène Berg, né le 23 septembre 1945, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980).

Dans le même numéro

Ce dossier spécial décrit l’expérience de vulnérabilité commune suscitée par l’épidémie, interroge les règles de l’exception qui lui répond et explore les différents imaginaires qu’il sollicite. À lire aussi dans ce numéro : les pressions chinoises sur la recherche, les discours de haine en ligne et un entretien avec Emma Lavigne sur le Palais de Tokyo.


✅  Les articles du dossier sont en accès libre