Œuvres complètes (1894-1936) d'Alfred Dreyfus
Édition de Vincent Duclert et Philippe Oriol
Ces œuvres complètes deviennent ainsi le portrait au long cours d’un militaire français comme les autres, victime d’une machination inimaginable, que son intégration jusqu’alors parfaite d’Alsacien optant et polytechnicien ne lui permet pas de comprendre.
Vincent Duclert ayant retracé la vie de Dreyfus, jusqu’alors négligée malgré la primordialité de l’Affaire dans l’histoire de la IIIe République, Philippe Oriol ayant livré la plus ample synthèse sur cet événement, il restait aux deux historiens à faire lire les textes originaux de l’officier1. Pour le lecteur contemporain, il est difficile de ne pas les entendre avec la voix digne et indignée de Louis Garrel dans J’accuse (Roman Polanski, 2019), d’autant plus que Dreyfus possède un sens aigu de la description des principales scènes, tant dans ses souvenirs qu’à travers sa correspondance : son arrestation dans une scène de mauvais théâtre (convoqué en civil pour lui faire écrire une lettre), son emprisonnement au Cherche-Midi, sa dégradation, image la plus connue de l’Affaire, son transfert à l’île de Ré, puis en Guyane. De façon singulière, le nouveau héros du volume est l’épouse de l’auteur, Lucie Dreyfus, dont les lettres, narrant la difficile vie familiale en son absence, la lutte pour la vérité, les difficiles démarches judiciaires, émeuvent, tout comme la reproduction d’une longue missive pour elle publiée par Zola dans la presse après la grâce présidentielle de 1899.
Moins en lien avec l’Affaire, la reproduction de recensions signées par Dreyfus dans La Revue historique à partir de 1908 renseigne sur son expertise militaire, se centrant sur les parutions autour de l’Empire, de Vauban ou de la récente guerre russo-japonaise (1904-1905), dans des réflexions sur les nouvelles stratégies à adopter ou les réformes militaires nécessaires, dans le contexte de la loi des Trois ans (1913), à laquelle il s’oppose avec des réserves tout en n’adhérant pas pleinement aux idées de Jaurès à ce sujet. De même, l’impression de ses carnets de la Première Guerre mondiale et de sa correspondance avec son fils, lui aussi mobilisé, révèle son implication comme officier d’artillerie lors du conflit, son réflexe de patriotisme : mobilisé à presque 55 ans, affecté à la défense de Paris, il demande son envoi au front et participe notamment à la bataille du Chemin des Dames.
Œuvre familiale, l’ouvrage, ayant déjà mis en avant Lucie, se conclut sur les mots de son fils Pierre et de son petit-fils Charles expliquant leurs souvenirs de leur glorieux ancêtre, qui n’aurait pu être qu’un grand militaire de plus et aurait dû finir général ou arriver à un haut commandement s’il n’avait pas été victime d’une ostracisation dès l’École de guerre et sans sa réintégration dans l’armée à un grade inférieur au sien s’il n’avait pas été emprisonné. Ces œuvres complètes deviennent ainsi le portrait au long cours d’un militaire français comme les autres, victime d’une machination inimaginable, que son intégration jusqu’alors parfaite d’Alsacien optant et polytechnicien ne lui permet pas de comprendre : aucune mention n’est faite d’une adhésion aux rites juifs ou d’une pratique même traditionnelle chez lui, V. Duclert et P. Oriol précisant qu’il se débarrasse du lard qui lui est servi sur l’île du Diable du fait de sa mauvaise qualité et non par respect d’un interdit alimentaire. La poursuite du légalisme et la recherche d’une sauvegarde de son honneur, après la grâce d’Émile Loubet et jusqu’à la révision complète du jugement, se comprennent dès lors davantage et continuent de fasciner le lecteur, Dreyfus devenant un personnage romanesque en plus d’être historique et cinématographique ; à chaque fois, malgré lui.
- 1. Vincent Duclert, Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard, 2006 ; Philippe Oriol, L’Histoire de l’Affaire Dreyfus. De 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014.