L’éclaireur. Penser pour agir avec Paul Ricœur de Dominique Gour
Dans le sillage de Paul Ricœur, Dominique Gour propose moins un commentaire qu’un compagnonnage : une manière d’habiter la pensée comme on traverse un paysage, entre lucidité de l’action et ouverture à ce qui la déborde.
Difficile d’écrire sur Ricoeur après Greich, Mongin, Abel, pour s’en tenir aux présentations d’ensemble qui ont marqué. Pourtant Dominique Gour a trouvé la solution dans son livre L’Éclaireur : ce qu’il y a de remarquable, alors qu’il ne prétend à rien avancer de neuf, c’est qu’il nous a donné ce qu’on pourrait nommer, suivant Érasme, un Enchiridion ricoeurensis civis. Et ce choix, modeste, nous semble en fait une des manières les plus fidèles à l’esprit de l’oeuvre de Ricoeur.
Un manuel ne se conçoit que dans la perspective d’un usage ordonné à une action, il suppose qu’on ait des pouvoirs, qu’on peut en proposer des modes, et qu’on dégage des savoir-faire. Cela ne veut pas dire bien sûr que Ricoeur soutienne qu’il y ait une « science de l’action », une « technè » identifiable et répétable. Toute son oeuvre en effet récuse une telle prétention mortifère, l’importance accordée à l’imagination suffit à le rappeler.
Il n’est pas indifférent de noter alors l’intérêt que Ricoeur a porté à la manière anglo-saxonne de réfléchir sur le problème de l’action. Cette orientation a pu surprendre bien des lecteurs de Ricoeur qui le situaient avant tout dans le sillage de la philosophie « continentale » la plus classique, mais c’était oublier que l’intérêt de Ricoeur s’est électivement porté sur Aristote et que toute une partie de la philosophie anglo-saxonne fait écho à un certain aristotélisme, celui qui fait fond sur les « endoxa », et l’étude du langage ordinaire se trouve, en fait, dans le droit fil de ce point de départ revendiqué. On peut, un temps, faire l’économie du cogito, la sémantique et la syntaxe assurent déjà un solide « rez-de-chaussée » à la réflexion en articulant un niveau primitif, mais fécond, d’une grammaire de l’action.
La grammaire toutefois réclame une poétique : on veut dire par là que les phrases doivent encore être mises en acte, mises en scène. Un enchiridion ne saurait se réduire à un répertoire d’adages. On peut, suivant Kant, nommer schématisme cette opération qui donne corps aux énoncés dont le récit propose la manifestation exemplaire, de même que l’éthico-politique ne peut se concevoir sans cette mise en intrigue. Au vrai, une Analytique, fût-elle prolongée d’une Poétique, ne fournit pas tous les éléments d’une réflexion sur l’action. Elle vient buter, en effet, sur de redoutables apories qui vont entraîner la naissance de ce qu’on pourrait appeler une sorte de Dialectique, en recourant une nouvelle fois au vocabulaire kantien.
Cette formulation, un peu elliptique ou obscure, vise à signifier que tout récit et toute position éthico-poétique se creusent d’un écart qui ménage un inquiétant paradoxe : il y a un au-delà de cette sphère, mais on ne peut pas se soustraire à cette dernière. Le prétendre ou le tenter ce serait Schwärmerei. Disons-le autrement : il faut toujours repartir de l’inscrutable du temps et du mal, il n’est pas possible de leur assigner une origine et c’est ce défaut qui mobilise le récit et l’éthico-politique au titre de répliques.
Le mouvement, à vrai dire, s’affiche plus complexe : le récit comme l’éthico-politique risquent de se boucler sur eux-mêmes en voulant suppléer à ce deïnon et ce daïmôn de l’inscrutable. Le récit peut trahir l’action et l’action enrayer le récit, et par là même se révéler infidèles à leur vocation.
Précisément un des points fort du livre de Dominique Gour, il faut le noter, c’est de ne pas négliger, comme on le fait souvent, d’affronter une question insistante. Ricoeur, on le sait, est philosophe et chrétien, il se refuse philosophe chrétien. Qu’apporte alors la prise en considération de la religion à une réflexion sur l’action ? On peut soutenir que chez Ricoeur, elle est justement le nom de cette aporie de l’inscrutable. Le récit et l’éthico-politique demandent à être traversés (par exemple, la justice n’est pas réductible à l’éthico-politique et suppose d’autres ressources pour être pensée), mais cela ne m’autorise pas pour autant à faire l’économie de l’institution qui ne cesse pas de s’écrire.
Voilà ce que l’ouvrage précieux de Dominique Gour, appelé à devenir un classique, nous invite et nous aide à méditer, en présentant en toute modestie les pièces de ce dossier ardu et passionnant. Parodiant un mot célèbre, et reprenant le sous-titre donné à l’ouvrage, on dira que c’est « un guide pour l’action ».