Le défi de juger

Sous les pressions politiques et les attaques qui fragilisent la Cour pénale internationale, deux ouvrages explorent les défis, les limites et les contradictions de la justice pénale internationale. Ils rappellent pourquoi, malgré ses imperfections, juger les crimes les plus graves demeure un impératif.


Jamais la justice pénale internationale n’a été si contestée et entravée. Aux poursuites engagées par la Cour pénale internationale (CPI) dans les dossiers ukrainien et palestinien, la Russie et les États-Unis ont répliqué par des représailles visant directement les dix-huit juges de la Cour : huit d’entre eux ont été condamnés in absentia par la justice russe en décembre 2025 pour émission de mandats illégaux, et neuf sont placés sous sanctions américaines, interdits de visa et de divers services (notamment bancaires). Le 9 octobre 2026, le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé l’élargissement des sanctions à l’ensemble de l’institution en tant que telle. Une escalade redoutée par la Cour. À ces attaques s’ajoutent les campagnes de délégitimation clamant l’inefficacité ou le caractère néocolonial, voire antisémite, de la CPI.

Pourtant, la justice pénale internationale n’a pas dit son dernier mot. C’est cette persévérance, cette endurance, dont attestent deux ouvrages aux titres éloquents : Juger le mal et Juger malgré tout. Le premier a été écrit par Bruno Cathala, magistrat français, premier greffier de la CPI de 2003 à 2008. Le second est de la sociologue Milena Jakšić, qui s’est immergée pendant cinq ans dans les salles d’audience de la Cour pour analyser « comment elle instruit ses enquêtes, conduit ses procès, fonde ses jugements ».

L’angle d’observation de Cathala et de Jakšić diffère. D’un côté, le bâtisseur des services administratifs et judiciaires de la Cour, qui puise dans son expérience personnelle, d’autant plus riche que le greffe est « au cœur des tensions administratives, politiques et judiciaires ». Son propos s’inscrit dans une histoire plus vaste, qui remonte à Nuremberg et passe par les tribunaux ad hoc pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et pour le Rwanda (TPIR). De l’autre, une sociologue, venue de l’extérieur, qui dresse une « ethnographie » de la Cour en se faisant « plus anthropologue que sociologue », afin de saisir ce que la CPI fait. C’est cet intérêt commun pour le concret, pour les acteurs, la logistique et les temporalités qui réunit les deux auteurs et rend leur lecture complémentaire. D’autant plus que le procès du Congolais Thomas Lubanga, condamné en 2012, est repris par Cathala comme un cas (et non un modèle) à travers lequel il explique les rouages de l’institution, tandis que Jakšić analyse l’évolution des pratiques de la Cour en comparant ce même procès à celui de l’Ougandais Dominic Ongwen, condamné en 2021.

Au cœur de la Cour pénale internationale

Cathala revient sur le projet de délocalisation du procès de Lubanga en République démocratique du Congo, envisagé par la CPI, mais finalement refusé par le président congolais de l’époque. C’est seulement lors de deux autres procès, dont celui de Dominic Ongwen, qu’un déplacement ponctuel de la chambre de jugement sera organisé sur les lieux des crimes. Les procédures de la CPI se tiennent sinon toujours à La Haye, loin du pays où les faits jugés se sont déroulés. Cet éloignement, essentiellement pour des raisons de sécurité, nourrit les critiques de déconnexion de la CPI. La Cour serait imperméable aux réalités locales ; le fossé entre les juges de La Haye et les témoins qu’ils auditionnent, trop abyssal. Comment des juges n’ayant jamais mis les pieds en Ituri ni traversé les affres des guerres pourraient-ils comprendre d’anciens enfants soldats ou des paysans démunis parlant une autre langue, partageant d’autres traditions et croyances (sorcellerie), parfois confus pour restituer, des années plus tard, les détails d’une attaque spécifique, ou même pour certifier, en l’absence de services administratifs, leur date de naissance ? Les grilles d’analyse du procureur peuvent se révéler elles aussi fragiles et incomplètes en limitant un conflit à sa seule dimension ethnique.

La phase de l’enquête est décisive. Jakšić décrit ses difficultés, les choix stratégiques plus ou moins pertinents du procureur, la délégation parfois problématique à des intermédiaires autochtones mieux implantés localement, mais pas toujours fiables. Pour Bruno Cathala, le soutien des missions de l’ONU est crucial, mais la connaissance des cultures locales que possèdent ces agences n’est pas suffisamment mobilisée ; de même, les liens avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés restent trop sporadiques. En 2004, le greffe a commencé à ouvrir des bureaux extérieurs pour soutenir les équipes de la CPI sur le terrain, mais, regrette Cathala, leur nombre « a malheureusement beaucoup diminué en raison des difficultés à les installer dans les pays de situation (Palestine, Philippines…) ».

Concernant la phase du procès, Milena Jakšić montre comment le dispositif judiciaire parvient à rapprocher des juges éloignés de la réalité quotidienne de témoins plongés, à La Haye, dans une procédure et dans un environnement tout aussi déroutant pour eux. Cathala décrit également le procès comme « une épreuve physique et intellectuelle pour les juges ». Jakšić consacre une analyse minutieuse aux témoins de contexte – comme l’historien Gérard Prunier et l’anthropologue Tim Allen – et aux témoins experts à travers le débat sur la pertinence ou non d’appliquer des référentiels cliniques européens à des sujets africains, en l’espèce à l’accusé Ongwen, commandant sanguinaire, mais lui-même ancien enfant soldat. Surtout, elle dépeint le prétoire comme « une scène dynamique » où le principe du contradictoire et les arguments opposés de l’accusation et de la défense empêchent toute approche monolithique et figée. De plus, au fil des interrogatoires, des témoins gagnent en assurance, tel Tito, témoin clé du procureur dans le procès Ongwen. Jakšić retrace l’évolution de ce garde du corps ougandais, mais aussi celle du procureur, ayant appris de ses erreurs dans le peu reluisant procès Lubanga. Les juges aussi abordent différemment certaines questions et traitent les témoignages et les preuves dans une approche plus holistique (c’est-à-dire en les considérant dans leur globalité, et non isolément). Le dispositif judiciaire, même imparfait, rend ainsi possible une « écoute et attention réciproque » et permet, comme l’explique l’anthropologue Alban Bensa, cité par Jakšić, de remplacer l’altérité par la différence.

Le dépassement de l’antagonisme du local et du global, ou du Nord occidental et du Sud, est aussi favorisé par la pluralité des nationalités du personnel de la Cour. Les juges eux-mêmes sont élus selon des critères de représentativité des différentes aires géographiques de la planète. Si une institution multiculturelle est mieux outillée pour appréhender la complexité du monde, cette diversité entraîne a contrario des tensions au sein même de la Cour. Bruno Cathala rappelle que, pour « inventer une culture commune », il a organisé dès 2006 une formation à la multiculturalité pour tous les membres du personnel de la Cour… « à l’exception des juges qui n’ont pas désiré y participer », note-t-il à regret. Or ces derniers, issus pour certains du modèle accusatoire anglo-saxon et pour d’autres du modèle inquisitoire romano-germanique, doivent mettre en œuvre un système de justice sui generis, mêlant des aspects des deux cultures juridiques. C’est là une source d’incompréhension réciproque et de variabilité de positionnement des chambres de jugement.

Rendre justice : malgré tout

Le défi de juger n’est pas seulement d’ordre culturel et cognitif, il est aussi politique, et cela d’autant plus que les accusés sont parfois des dirigeants encore au pouvoir. L’extradition de Lubanga et d’Ongwen, deux chefs miliciens locaux, n’a évidemment pas soulevé les mêmes obstacles que la poursuite de Vladimir Poutine ou celle de Benyamin Netanyahou. L’histoire de la CPI a pourtant démontré qu’il était possible de traduire en justice d’anciens chefs d’État, comme Habré, Taylor ou Milošević. Bruno Cathala revient longuement sur le procès de l’ancien président serbe (c’est d’ailleurs lui qui l’a accueilli à la prison de Scheveningen en juin 2001). Il explore aussi en détail la dimension diplomatique de cette justice, de la conférence de Londres de 1945 à la négociation du Statut de Rome en 1998, à travers le rôle des États et du Conseil de sécurité.

Aussi indispensable (en matière d’appui et de financement) que pernicieux (« double standard », « lawfare »), le politique entretient structurellement avec le droit et la justice une relation ambiguë. Jakšić en donne un exemple frappant avec le revirement du président ougandais Museveni. Bien que celui-ci eût saisi en 2004 la CPI et lui eût fourni, par l’intermédiaire de ses services de renseignement, quantité de preuves pour juger les membres de l’Armée de libération du Seigneur (LRA), dans ses négociations avec ce groupe armé, il essaya de marchander les mandats d’arrêt émis par la Cour et se retourna finalement contre le procureur. Cette ambivalence est fréquente ; les juges peuvent s’en prémunir en affirmant leur indépendance et leur impartialité.

Enfin, le défi de juger est aussi juridique. La technicité des qualifications et des modes de responsabilité, par exemple dans des domaines comme les violences sexuelles commises au cours de conflits armés, appelle une extrême rigueur dans l’analyse et les arguments. Or, comme le relate Cathala, l’élection des juges de la CPI reste entachée par des pratiques de marchandage entre États et par les connivences de réseaux. Résultat : les juges ne sont pas tous aussi compétents qu’ils devraient l’être pour traiter ce type d’affaires. Avec le temps toutefois, une nouvelle génération de juges, plus jeunes et plus expérimentés grâce à leur passage dans plusieurs juridictions internationales, vient renouveler les juridictions et améliorer la qualité des décisions rendues. Cathala évoque ainsi le parcours du juge suisse Guénaël Mettraux et celui du juge français Nicolas Guillou. Celui-ci fait partie des juges de la CPI attaqués par l’administration Trump, et il appelle publiquement à ne pas se laisser intimider et à continuer de poursuivre les grands criminels de guerre, quels qu’ils soient. À les juger « malgré tout », au sens que Georges Didi-Huberman donne dans son livre Images malgré tout à la figuration des camps d’extermination nazis, et que reprend Milena Jakšić pour caractériser la justice pénale internationale : à la fois imparfaite, mais possible et nécessaire.


Juger le mal. Histoire de la justice pénale internationale
Bruno Cathala
Passés/composés, 2026, 480 p., 27 €

 

Juger malgré tout. Une ethnographie de la Cour pénale internationale
Milena Jakšić
CNRS Éditions, 2026, 416 p., 19 €