Archives des enfants perdus de Valeria Luiselli
Dans son premier livre écrit en anglais et non en espagnol, Valeria Luiselli, née au Mexique en 1983 et vivant à New York, réconcilie ses ambitions d’écrivaine et de citoyenne, habitée par la nécessité d’un travail d’écriture, mais interpellée par sa portée, sensibilisée aux enjeux de l’époque, mais confrontée aux limites de toute action individuelle.
Archives des enfants perdus se situe pendant l’été 2014 lors du périple d’une famille dont les membres ne sont jamais nommés (la narratrice, son époux, une fille de cinq ans et un garçon de dix ans, issus d’unions précédentes), de New York jusqu’au cœur de l’Apacheria, sur les traces des Indiens. Au même moment, le sort des quelque 80 000 enfants non accompagnés, qui, entre octobre 2013 et juin 2014, fuyant la violence dans leurs pays, ont tenté de trouver refuge aux États-Unis, trouble opinion publique et responsables politiques. Valeria Luiselli mêle les deux événements et les fait dialoguer en jouant sur une pluralité de modes d’expression, mettant au cœur de sa narration la colère et les doutes qui la hantent quand il s’agit d’exprimer un sentiment identitaire malmené ou de faire exister ces enfants « perdus ».
Valeria Luiselli bouscule toute attente, prenant son temps pour imposer un rythme au roman et converser avec les sources littéraires et historiques qui l’ont nourrie. Elle étaye ses propos par des citations et par la lecture à haute voix d’extraits de livres. Elle insère des fragments d’une œuvre qu’elle a inventée, Élégies pour enfants perdus, tout en l’attribuant à un soi-disant auteur italien. Elle décortique le message des chansons entendues. Cette recherche de ruptures est emblématique de la démarche inquiète de l’auteur qui, entre autofiction et postmodernisme, s’interroge sur la viabilité de la fiction à l’ère de la non-fiction.
Le roman navigue entre une histoire intime et un récit documenté. Le couple est écartelé par le choix de projets divergents : pour la narratrice, enregistrement d’audiences d’enfants au tribunal de l’immigration de New York et, pour l’époux, inventaire sonore d’échos autour des fantômes de Cochise, Geronimo et des Chiricahuas. Raconte-moi la fin, l’essai où la romancière revenait sur le sens des quarante questions posées par les autorités américaines de l’immigration aux enfants sans papiers, arrivés du Mexique ou d’Amérique centrale, sert de repère[1]. À la crise personnelle vécue par la narratrice répondent le destin des Indiens et l’éclatement des familles de migrants ; à l’image de ces deux enfants installés sur la banquette arrière du break Volvo noir de 1996, avec dans le coffre leurs deux boîtes à souvenirs encore vides, se substitue celle des mineurs migrants cheminant à pied, dans des camions ou sur des trains surnommés La Besta, avec souvent pour seule identification un numéro de téléphone sur un bout de tissu cousu dans un vêtement.
Les deux cent quarante premières pages sont écrites en accéléré. Elles sont traversées par la litanie de la narratrice quant au sort des enfants disparus, en particulier celui des deux filles de Manuela, et par les récits réitérés du père sur les conditions de vie des Indiens, leur philosophie et les persécutions subies. Cette première partie, tout en indignation, en révolte souterraine, contient en puissance le changement de narrateur et le geste qui va bouleverser la suite de l’histoire. La narratrice, sur le tarmac de l’aéroport où elle s’est précipitée, assiste, impuissante, à la déportation des enfants sans papiers. Elle sent qu’elle est arrivée à un point de non-retour : comme femme de lettres, il lui faut céder la place à un autre témoin et comme citoyenne engagée, il lui faut trouver un « passeur » convaincant.
Le jeune garçon de dix ans, fils de l’époux, prend le relais : il devient le narrateur pour que sa petite sœur, trop jeune encore, n’oublie rien. Le ton change alors comme si l’écriture s’autorisait plus de liberté. Les explications sont clairement affirmées car le garçon n’est pas empêché par les interrogations professionnelles de la narratrice ; les sentiments sont exprimés en douceur, avec une pudeur ponctuée d’étonnement, comme si l’éloignement en intensifiait la profondeur ; les moments de vie relatés, même s’ils sont tragiques et violents, laissent percer une forme de lyrisme teintée d’espérance. L’histoire des Apaches est redécouverte, la douleur de la mère est entendue.
Le jeune garçon peut alors s’approprier le sort des migrants et devenir à son tour un « enfant perdu » : il s’enfuit avec sa sœur dans l’espoir de retrouver les filles de Manuela, fort de la certitude que les parents vont les attendre au point le plus haut des montagnes Chiricahua, là où se trouve Echo Canyon. Le jeune garçon raconte les étapes de cette errance : marcher pendant des heures, se perdre, sauter dans des trains, se cacher, avancer inlassablement comme un robot programmé pour toujours aller plus loin vers un ailleurs qu’il ne connaît pas, mais qu’on prétend être bon pour lui. Il détaille les épreuves traversées : avoir faim, avoir froid, être tenaillé par la peur d’être reconnu, d’être pris et renvoyé dans son pays, connaître l’horreur de la séparation quand soudain la main que l’on tient vous échappe et que votre petit compagnon d’infortune disparaît, ne pas savoir, ne plus rien savoir, n’exister que dans l’instant.
Le jeune garçon sait toutefois que ce vécu d’enfant perdu n’a jamais vraiment été le sien : il n’a fait que l’incarner, que jouer à être « documentariste » et « documenthécaire », comme ses parents. Mais il sait aussi qu’il faut dire encore et encore, à coups d’écrits, d’enregistrements, de photos : c’est le message qu’il adresse à sa petite sœur au moment de la quitter, c’est le devoir que la narratrice transmet avant que le livre ne se referme.
[1] - Valeria Luiselli, Raconte-moi la fin, trad. par Nicolas Richard, Paris, L’Olivier, 2018.