Éclaircie de Carys Davies
Traduit par David Fauquemberg
L’action de ce roman se situe en 1843, année de la Great Disruption qui marque un schisme au sein de l’Église presbytérienne d’Écosse, dû à l’intervention de propriétaires terriens dans la nomination de ses pasteurs, et année aussi des Clearances qui permettent l’éviction de paysans par les détenteurs de leurs terres, avides des profits potentiels générés par l’élevage de vaches et de moutons. Le héros, John Ferguson, est acteur de ces deux bouleversements. Pasteur idéaliste, il a fait sécession et se retrouve démuni, sans ressource aucune pour assurer la subsistance de son foyer avec Mary et construire sa nouvelle église. Désemparé, il finit par accepter une mission rémunérée qui le conduit dans une petite île, en mer du Nord, à mi-chemin entre l’Écosse et la Norvège, pour signifier l’ordre d’expulsion à son unique habitant, Ivar.
À partir des liens qui se nouent entre John et Ivar, dans un paysage qu’elle magnifie en tableaux aussi simples que détaillés, Carys Davies compose une rêverie sur la solitude, sur le besoin d’amour et fait de son récit un vibrant plaidoyer pour la beauté magique de la langue. Aux courts chapitres qui, comme autant de moments fulgurants, saisissent les pensées, les mouvements, les gestes ou les actions des protagonistes répondent de plus longs passages qui reviennent sur leur passé, dessinent des personnages secondaires, évoquent des voyages, tandis qu’en arrière-plan, une voix parfois surgit qui commente et interpelle directement le lecteur. La subtilité de la narration concourt à faire de chaque image une méditation poétique.
Les premiers chapitres dressent en quelques pages les portraits du pasteur et du paysan, insistant sur ce qui aurait dû rendre leurs échanges purement officiels et faire obstacle à toute relation simplement humaine. Chacun est alors en parfaite adéquation avec son milieu et les tâches qu’il est censé accomplir. John, qui a un mois avant le retour du bateau pour faire le point sur l’état de l’île et renvoyer Ivar, s’installe dans la maison du bailli et cache son pistolet ; Ivar, fatigué par une maladie récente, range sa maison, se remet au travail, parle à sa jument Pegi et se promène doucement dans cet habitat familier qu’il affectionne et connaît parfaitement. Il faut une succession d’incidents – John trébuchant sur une pierre glissante, s’écroulant au bord de la falaise – et de hasards – Ivar trouvant la sacoche de John avec le portrait de Mary, puis découvrant John inanimé, l’installant dans sa maison et veillant à sa guérison – pour que des sentiments autres se nouent.
Le temps est comme suspendu, étrange trait d’union entre ces deux hommes qui ne peuvent communiquer verbalement mais vont finir par s’apprivoiser et se reconnaître dans leurs différences. Au fur et à mesure qu’Ivar enseigne à John le nom des éléments naturels et des objets de son quotidien et que ce dernier, pour les apprendre et s’en souvenir, les retranscrit sur de petits feuillets bleus, le récit résonne comme un cri d’amour pour la langue, rempart contre la solitude, vecteur de tolérance et symbole de liberté. Faire s’exprimer Ivar en norne, langue parlée autrefois dans les Shetland, remplacée par un dialecte écossais et aujourd’hui quasiment disparue, en accentue la portée : les mots, une fois prononcés, gardent à jamais leur force singulière. La traduction s’avère souvent imprécise, voire impossible, comme le ressent John qui, frustré, ne sait comment distinguer les termes nombreux qui désignent une mer agitée ou trouver la bonne appellation pour le brouillard, les nuages ou le vent, tant la langue norne contient de nuances.
Dans cet environnement préservé, presque primitif, déboussolé par ce compagnonnage insolite, chacun des deux héros va, à sa manière, découvrir des besoins, des émotions, des manques : Ivar sent que John a révélé en lui quelque chose d’enfoui ou d’oublié, « en partie frère et en partie sœur, en partie fils et en partie fille, en partie mère et en partie père, en partie mari et en partie femme ». Des ressources insoupçonnées, comme la faculté de comprendre, de pardonner, de dépasser ses limites ou d’interroger ses convictions vont aussi se dessiner. Une image en témoigne : quand Ivar se souvient d’une musique lointaine et se met à chanter, John accepte de danser avec lui et de répondre à un élan de tendresse incontrôlée.
En filigrane à ce geste, les événements s’accélèrent, rendant plus précieuse et éphémère encore une complicité que la découverte de la mission de John et du portrait dissimulé de Mary ne parviennent même pas à ébranler durablement. Les phrases ciselées, envoûtantes, invitant à la rêverie, comme ancrées dans un environnement intemporel, sont interrompues par des formulations factuelles, concrètes, justifiées par la décision de Mary, « l’épouse », de venir chercher John à la fin de son mandat. L’égrenage de lieux (Penicuik, Leith, Kirkwall, Lerwick), l’appellation de bateaux (Velocity, Laura, Lily Rose), le bruit du pistolet sonnent comme autant de signes annonciateurs d’un retour à la réalité et de la nécessité pour Mary d’y faire face.
L’approche du dénouement se double de tension : « Comment se fait-il, songea-t-elle, que nous ne voyons jamais arriver de grandes choses ? » Seule Mary, sans même avoir consulté John ou Ivar, sait imaginer une solution qui puisse dessiner un possible avenir pour tous.