© Alexandre Diallo
© Alexandre Diallo

The True Size of Africa : l’Afrique retrouvée.

Jusqu’au 17 août 2025, l’exposition The True Size of Africa, présentée au musée du Patrimoine Culturel Mondial Völklinger Hütte, invite les visiteurs à revisiter leur perception du continent africain : sa terre, sa culture et son histoire.


Le choix de la Völklinger Hütte, un ancien site industriel européen, n’est pas anodin : ce lieu, emblématique de la puissance économique européenne largement alimentée par l’exploitation des ressources africaines, devient ici un espace de réappropriation et de redéfinition. La temporalité est également chargée de sens : en novembre 1884, la conférence de Berlin sur le Congo s’ouvrait, marquant le début du partage arbitraire de l’Afrique entre les puissances coloniales européennes.

En mêlant documents d’archives politiques à l’origine de la marginalisation historique et culturelle de l’Afrique, œuvres d’artistes africains contemporains et issus de la diaspora, et musiques inspirées des traditions du continent,  The True Size of Africa démontre le poids du continent « dans son intégralité ». Elle créée un dialogue qui traverse le passé colonial, l’identité culturelle et la représentation mondiale. Elle y parvient avec un succès évident d’abord en plongeant dans les raisons politiques de la relégation de l’Afrique, puis en rappelant les écrits fondateurs de l’émancipation du continent avant de montrer la richesse de sa production artistique contemporaine.

La relégation

L’explication avancée par l’exposition est politique. Cependant, le politique ne se limite pas ici à ses dimensions institutionnelles ou diplomatiques, mais inclut une composante symbolique. La réduction de l’Afrique est en effet une minimisation spatiale : en représentant le continent comme plus petit qu’il ne l’est réellement, par rapport à l’Europe ou à l’Amérique, l’Occident a simplifié sa richesse territoriale et culturelle en la réduisant à une donnée « digestible ». Cette distorsion a maintenu une hiérarchie symbolique dans laquelle l’Afrique est simultanément intégrée et reconnue, mais immédiatement reléguée à la périphérie.

L’exposition reprend notamment la critique portée par la carte de Peters, qui conteste la célèbre projection de Mercator. Cette dernière amplifie la taille de l’Europe tout en réduisant celle de l’Afrique, reflétant les biais eurocentriques des cartographes historiques. Les cartes présentées dès le début l’exposition, superposant la taille réelle de l’Afrique à celle des continents européen et américain, offrent un rappel visuel saisissant de cette réalité. En commençant par ces confrontations cartographiques et une installation vidéo d’un artiste africain remettant l’Europe à sa place, l’exposition replace la taille de l’Afrique dans une perspective globale et provoque une réflexion. Si l’Afrique est bien aussi vaste que ces cartes corrigées l’indiquent, il devient essentiel de questionner les raisons historiques de cette déformation symbolique.

La deuxième section de l’exposition y apporte une réponse efficace. Elle explore le colonialisme en montrant comment la minimisation symbolique de l’Afrique s’est traduite par des systèmes de domination concrets. Affiches, statues et documents historiques révèlent comment les puissances coloniales ont imposé une idéologie d’infériorité, notamment à travers le découpage arbitraire du continent. Cette réflexion s’exprime dans des œuvres comme l’installation de Zineb Sedira sur le Festival du Film Panafricain d’Alger de 1969, qui met en lumière les croisements entre luttes anticoloniales africaines et mouvements pour les droits civiques américains, ou dans les photographies de Carrie Mae Weems visualisant les manifestations contre la ségrégation raciale aux États-Unis. Le Museum of Memorability dépasse cependant les luttes historiques pour interroger des enjeux contemporains comme le racisme structurel, les migrations ou la culture afroglobale, tout en célébrant la résilience africaine. Cette dynamique est prolongée par des œuvres contemporaines : alors que Kaloki Nyamai et Sandra Seghir dialoguent avec les récits historiques, John Akomfrah lie mémoire, écologie et histoire dans Four Nocturnes, tandis que Emeka Ogboh accueille les visiteurs avec The Land Remembers, une installation sonore immersive où le Steigerlied, réinterprété en oshiwambo, raconte l’exploitation coloniale tout en portant un message d’espoir.

Une richesse esthétique, politique et une influence mondiale

The True Size of Africa ne se contente pas de rappeler les cicatrices laissées par le colonialisme ; elle célèbre également la résilience et la puissance contemporaine du continent à travers l’art. Reprenant les idées de bell hooks sur l’auto-représentation comme outil de résistance, l’exposition met en lumière des séries d’autoportraits saisissants. À droite, Omar Victor Diop, avec ses très grands formats, utilise costumes et accessoires, invitant à reconnaître la profondeur et la complexité de l’identité africaine. À gauche, Zanele Muholi transforme ces réflexions en une célébration de l’autodétermination, documentant avec fierté les vies des communautés noires LGBTQIA+ d’Afrique du Sud. Cette réappropriation narrative se poursuit avec l’installation magistrale de Roméo Mivekannin, qui superpose 68 portraits emblématiques, de Joséphine Baker à Ray Charles, sur les pages du texte fondateur de W.E.B. Du Bois,  The Souls of Black Folk. Par son procédé unique mêlant acrylique et « bain d’élixir », Mivekannin transforme des œuvres historiques en outils de réflexion sur la mémoire collective. Cette célébration des figures tutélaires s’accompagne d’œuvres critiques comme celles de Kara Walker, qui déconstruit les récits de suprématie blanche avec des créations percutantes, ou de Yinka Shonibare, qui associe textiles africains et motifs victoriens pour interroger les récits coloniaux tout en affirmant la centralité de l’Afrique dans la culture mondiale. Enfin, William Kentridge explore, à travers ses fresques narratives, les cicatrices du colonialisme et la capacité des communautés africaines à réinventer leurs identités face aux récits imposés. Ainsi, l’exposition illustre la libération par l’art, en évoquant à la fois les dynamiques postcoloniales et la capacité du continent à transformer le passé en force créative pour le futur.

L’exposition met en lumière une Afrique proactive, dont l’influence artistique, musicale et culturelle dépasse largement ses frontières. À travers des enregistrements et performances, elle rappelle l’impact fondamental des musiques africaines sur des genres tels que le jazz, la soul ou les rythmes électroniques contemporains. Cette influence s’étend également à des domaines comme la mode, où tissus et motifs africains ont été réinterprétés, souvent sans reconnaissance explicite, dans des créations mondiales.

Parmi les contributions marquantes, Emeka Ogboh se distingue avec des œuvres subversives et métaphoriques. Il présente une réinterprétation du Steigerlied et propose une bière germano-africaine nommée Rost, dont l’étiquette symbolise les « effets corrosifs du colonialisme sur les colonisés comme sur les colonisateurs ». Ces créations incitent à une révision critique des récits historiques. L’installation Chorus of the Abandoned prolonge cette réflexion. Cinq wagons suspendus se balancent tels un sablier mécanique, évoquant à la fois la mémoire industrielle du site et son héritage spectral. Dans l’atelier de frittage, Géraldine Tobe élève ce dialogue à un niveau universel avec un mémorial dédié à l’humanité, aux animaux et à l’environnement. Utilisant le feu comme matériau principal, elle crée des œuvres où les traces de fumée deviennent des symboles à la fois de finitude et de résilience.

Loin de se limiter à des objets esthétiques, l’art devient un outil de résistance et de réinvention, permettant à l’Afrique de retrouver une voix et une autonomie narrative. Les œuvres défient les stéréotypes hérités du regard colonial, affirmant une pluralité d’identités africaines complexes et évolutives. L’exposition illustre ainsi ce que le philosophe Achille Mbembe appelle le « droit à l’opacité » : la liberté pour les identités africaines de ne pas être entièrement définies ou rationalisées selon des cadres occidentaux. En célébrant une Afrique stratifiée et insaisissable, l’exposition invite les visiteurs à abandonner leurs attentes simplificatrices et à embrasser une vision multiple et autonome du continent. The True Size of Africa transcende les cadres traditionnels de la mémoire et de la représentation. Elle offre une relecture transformative du passé, du présent et du futur, où la véritable taille de l’Afrique se mesure à sa richesse culturelle, sa résilience et sa capacité à réinventer les imaginaires globaux.

Cependant, cette réhabilitation soulève des questions cruciales. Si l’exposition célèbre l’Afrique comme un espace de création et d’avenir, elle omet d’interroger les mécanismes actuels qui continuent de délégitimer sa « vraie taille ». L’absence d’une analyse de la réception des œuvres, qu’elle soit locale, continentale ou internationale, limite la portée de la démarche. Intégrer ces réactions aurait ancré l’exposition dans une contemporanéité plus tangible, révélant les tensions persistantes- entre production culturelle et réalités politiques. Enfin, on peut regretter de devoir attendre plusieurs mois pour approfondir ces réflexions à travers la publication du catalogue pourtant prometteur.

The True Size of Africa est ainsi une entreprise proustienne, invitant les visiteurs à re-trouver l’Afrique, par la mémoire, puis au travers d’une écriture visuelle et textuelle à la fois artistique et politique, afin de conjurer toute minimisation et de faire renaître sa force, nourrie par la mémoire autant que par sa contemporanéité.