Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

© Photo : Pedro J. Pacheco, via Wikimédia | Affiche : Rétrospective intégrale Abbas Kiarostami au Centre Georges Pompidou, 2021
© Photo : Pedro J. Pacheco, via Wikimédia | Affiche : Rétrospective intégrale Abbas Kiarostami au Centre Georges Pompidou, 2021
Flux d'actualités

Kiarostami, conteur engagé

Le Centre Pompidou à Paris consacre au cinéaste iranien une rétrospective intégrale et une exposition, « Où est l’ami Kiarostami ? », jusqu’au 26 juillet 2021.

Le réalisateur iranien Abbas Kiarostami (1940-2016), est l’objet d’une rétrospective au Centre Pompidou. En partenariat avec le distributeur MK2, l’institution parisienne présente une œuvre protéiforme. Pensée par Massoumeh Lahidji, Sylvie Pras et Florian Ebner, « Où est l’ami Kiarostami ? » permet d’appréhender un univers singulier qui s’inscrit dans un territoire géographique (son pays, l’Iran). Membre de la Nouvelle Vague iranienne (Cinemay-e motafavet), Kiarostami est un artiste dont l’œuvre s’inscrit dans un double dialogue, celui de la fiction et de la réalité ainsi que celui de la politique et du poétique. Deux aspects en commandent particulièrement la venue.

Il y a d’abord les nombreuses séquences de films présentés. Le cinéphile ou le grand public appréciera ainsi de revoir des extraits du Goût de la cerise, récompensé par la Palme d’or du Festival de Cannes en 1997, de Close-Up (1990) ou Le vent nous emportera (1999). Le spectateur se familiarise progressivement à l’art cinématographique de l’un des cinéastes majeurs de la fin du xxe siècle et du début du xxie siècle. Dans les extraits, le public (re)découvre la maîtrise du cadrage qui rythme ces films. Celle-ci s’exerce sur l’image filmique projetée, mais aussi sur le regard des spectatrices et des spectateurs. De ses premiers films à ses œuvres primées dans les festivals, les films de Kiarostami dévoilent une œuvre subtile où se croisent inventivité et mouvement. Si son territoire d’expression est avant tout son pays, ces déambulations filmiques en Europe (Copie conforme en 2010, dans lequel joue notamment Juliette Binoche) ou en Asie (Like Someone in Love en 2012, tourné à Tokyo) apportent une force unitaire à son œuvre et rappelle le fondement de la démarche du réalisateur. Les œuvres exposées montrent une réflexion personnelle qui ne cesse d’interroger les liens entre production artistique et dimension politique. Celui-ci interroge le politique au travers d’une démarche principalement visuelle, dans laquelle la poésie, mêlée à l’intime, magnifie l’étude des rapports politiques.

Il y a ensuite la multiplicité des supports d’expression. Kiarostami n’est pas seulement un réalisateur porté aux nues par les critiques, il est aussi un artiste pluriel qui trouve dans différents médias (films, photographies, éléments de tournage, poèmes, vidéos, textes…) des moyens de prolonger ses réflexions. Construisant un discours prolixe, Kiarostami signe une œuvre fondatrice par la douceur et la profondeur de son analyse de l’âme humaine. On retiendra son installation À la Porte de la Révolution, consacrée à sept protagonistes du film Cas n° 1, cas n° 2 (1979), au cœur duquel un ultimatum en apparence anodin est posé : des élèves dénoncent le camarade ayant tambouriné sur le pupitre (cas n° 1) ou bien les élèves « résistent » et restent solidaires (cas n° 2). Quelques mois après la victoire de la révolution iranienne, Kiarostami interroge quelques révolutionnaires sur ce dilemme. Par un jeu subtil d’ombre et d’éclairage, la comparaison, à quarante ans d’intervalle, deses visages de ces protagonistes de la révolution rappelle la porosité entre fiction et réel, en même temps qu’elle repose la question du film. On appréciera le dispositif ingénieux plaçant un 4x4, symbole de mobilité et de domestication de zones urbaines ou rurales, placé devant un grand écran sur lequel sont diffusés des extraits de films. Enfin, les courts poèmes présentés sur une tablette permettent d’identifier certains thèmes chers au réalisateur iranien (enfance, poésie, mouvement, politique…), tandis que les photographies de la série des Portes sans clé promènent l’imaginaire du public au travers de ces dalles fermées.

Jusqu’au 26 juillet 2021, cette exposition permet de partir à la rencontre d’un artiste majeur. Elle dévoile un univers poétique, intime et humaniste dont les singularités (multiplicité des supports, imbrication du poétique et du politique) ainsi que l’ouverture sur le monde dépoussièrent le mythe du poète persan. Abbas Kiarostami apparaît tel un conteur engagé.

Alexandre Diallo

Postdoctoral Research Fellow à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (ERC DEMOSERIES). Contributeur-expert à Sport et Citoyenneté et Teaching Assistant à Sciences Po Paris.