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Charlie Chaplin. L'homme-orchestre

novembre 2019

Chaplin a composé une œuvre universelle dont la richesse doit autant à son génie comique qu’à son exploitation des potentialités permises par la révolution sonore.

À l’occasion du 130e anniversaire de la naissance de Charlie Chaplin, la Philharmonie de Paris ouvre ses murs au créateur de Charlot avec l’exposition Charlie Chaplin. L’homme-orchestre[1]. Ce choix, par un musée dédié à la musique, d’honorer le maître de la pantomime et du cinéma muet peut surprendre. L’exposition permet néanmoins de renouveler l’étude d’une œuvre dont la renommée a trop souvent réduit l’artiste (Charles Chaplin) à sa création (Charlot). Pour se défaire de ce réflexe pavlovien, Sam Stourzé et Mathilde Thibault-Starzyk, les deux commissaires de l’exposition, avec l’aide de Kate Guyonvarch, directrice du bureau Chaplin, ont conçu une itinérance qui prend le son, plus encore que la musique, comme clé de compréhension de l’œuvre de Chaplin. Le public peut regarder des affiches, des photographies, des partitions ou des extraits de films. L’exposition permet aussi d’écouter des morceaux ou des bruitages. Ludique, elle donne la possibilité de porter un chapeau melon, poser à côté d’une effigie de l’artiste ou recomposer un puzzle inspiré de Fernand Léger. Les cinq espaces de l’exposition distinguent deux périodes dans la relation de Chaplin à la sonorité : la création d’un héros muet (Charlot) ; l’adaptation personnelle à la révolution sonore[2].

Le premier espace est consacré aux débuts de Chaplin. On y (re)découvre l’importance de l’acquis (des parents artistes de music-hall), la précarité financière et enfin la chance (le rôle joué par son demi-frère Stanley dans l’incorporation de Charles dans la troupe de l’impresario le plus connu d’Angleterre, Fred Karno). Les nombreuses photographies permettent d’identifier deux aspects fondamentaux. Le premier, c’est la passion de Chaplin pour la musique. Elle le conduit à consacrer plusieurs heures par jour à la pratique du violon et à emmener son instrument lors de ses tournées outre-Atlantique. Le deuxième a trait au rôle clé joué par l’Amérique dans son accession rapide à une renommée internationale. L’espace suivant revient sur l’invention de Charlot dans Charlot est content de lui (1914). Démarche chaloupée, accentuée par le port d’une canne, le petit vagabond moustachu devient une silhouette familière. L’exposition montre que ses facéties poétiques empruntent autant au burlesque, à la danse (souligné par l’admiration de Chaplin pour le danseur russe Nijinski) qu’à la comédie muette. La projection de deux scènes tirées du Carmen de Chaplin et de celui de Cecil B. DeMille permet une ébauche de définition du style cinématographique du réalisateur anglais. Accompagné par les compositions de Bizet, le Carmen de Chaplin n’est pas une énième adaptation de l’œuvre de Mérimée. C’est une interprétation personnelle dans laquelle la construction des gags s’appuie sur des chorégraphies et l’utilisation de bruitages.

La deuxième partie de l’exposition montre les conséquences de l’intégration progressive des potentialités offertes par la révolution sonore dans le travail de Chaplin. Des citations rappellent son appréhension initiale. Pourtant, loin de se réfugier dans une position dogmatique, Chaplin évolue. Les troisième et quatrième espaces explorent la réflexion de l’artiste sur la fabrication de sonorités qui accompagnent les projections de ses films. Les extraits de films ainsi que les photographies de tournage et nombreuses partitions expliquent la place importante de la musique et des bruitages dans l’art cinématographique de Chaplin. Charlot est autant une créature muette que l’on voit, qu’une image projetée dans un monde sonore et musical. L’adoption parcellaire de la révolution sonore le conduit à un choix radical. La fameuse chanson Titine – charabia de français et anglais – dans Les Temps Modernes (1936) est la première (et dernière) fois où l’on entend la voix de Charlot. La conversion de Chaplin lui permet aussi de donner une nouvelle vie – commerciale – à ses films antérieurs. Il recompose aussi certains thèmes musicaux qu’il commercialise ou qui sont exploités par d’autres artistes (Nat King Cole, Placido Domingo ou Eric Clapton…). Surtout, le son devient un moyen d’expression. Il lui permet de dénoncer une époque où la réalité sociale est âpre et où la paix est menacée. L’exposition s’achève sur une dernière section consacrée au Dictateur (1945). Dans ce film, le son est musique, bruits, mais aussi et surtout paroles. Le discours dangereux du dictateur nazi mégalomane Hynkel est une menace concrète qui prend le pas sur le dispositif cinématographique habituel. L’écran du bel espace réservé au film permet au public de réfléchir sur les mots prononcés par le sosie du dictateur et, malgré tout, de sourire face à l’ironie comique engendrée par cette substitution.

Cette exposition poursuit le travail entrepris depuis plusieurs années par l’institution parisienne de mise à l’honneur d’artistes populaires. Les nombreuses archives montrent que la compréhension de l’œuvre de Chaplin nécessite une étude des rapports entre visuel et sonore. Chaplin a en effet composé une œuvre universelle dont la richesse doit autant à son génie comique qu’à son exploitation des potentialités permises par la révolution sonore. Le son du cinéma de Chaplin est à la fois une sonorité attendue (mélodie, dialogue) et une sonorité (bruits) magnifiant le spectacle projeté sur l’écran. On pourra reprocher, comme lors des expositions précédentes à la Philharmonie, le manque de place. Il se caractérise par un empilement de dispositifs, pourtant intéressants, dans un espace restreint. On pense à l’espace consacré à Carmen. On pourra aussi s’interroger sur l’utilité de nimber tous les espaces d’une obscurité aussi artificielle que redondante. Si cela peut se justifier (le très bel espace dévolu au Dictateur), cela ne rend pas justice à la sélection d’archives (notamment les partitions). Enfin, il est dommageable de ne consacrer que quelques mètres carrés à un thème essentiel : l’influence – inattendue — de la musique de Chaplin sur des chanteurs contemporains mainstream (Michael Jackson, Céline Dion…)

 

[1] Jusqu’au 3 février 2020 au Musée d’Arts de Nantes, l’exposition Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes étudie les liens entre l’œuvre cinématographique de Chaplin et les œuvres des artistes contemporains (Chagall, Léger, Oppenheim).

[2] La révolution sonore fait référence au fait de pouvoir entendre la voix des comédien·ne·s. The Jazz Singer (Alan Crosland, 1927), est le premier film « parlant ».