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Le sale boulot

Migrations, genre et travail

Dans le cadre du groupe de réflexion sur les migrations internationales de la revue Esprit, nous avons eu le plaisir de recevoir Camille Schmoll, géographe, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, qui a notamment publié Les Damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée (La Découverte, 2020), pour une discussion sur les rapports entre migrations et travail.

Entretien avec Camille Schmoll

Dans le film de Boris Lojkine sorti à l’automne 2024, L’Histoire de Souleymane, la question du travail de ce demandeur d’asile occupe-t-elle une place importante ?

C’est un film bouleversant. Il pointe justement cet impensé du travail dans les migrations. Dans ce film, le personnage de Souleymane ne pense qu’à une chose pendant quarante-huit heures : apprendre par cœur le récit qu’on a imaginé pour lui en vue de son entretien à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Pour cela, il a eu recours à un intermédiaire, qui lui a proposé de raconter une histoire rodée pour favoriser l’acceptation de sa demande d’asile. Parallèlement, il livre à vélo dans Paris, un contexte urbain frénétique où l’espace fait l’objet de compétitions entre ses usagers. C’est aussi un intermédiaire économique qui lui loue son profil sur la plateforme de livraisons, car il ne peut accéder à ce métier sans disposer de papiers. La question de la précarité est ainsi abordée sous l’angle de cette population présente sur le marché du travail, qui occupe les emplois qu’on qualifiait classiquement des « trois D » (Dirty, Dangerous, Demanding) dans l’économie de plateformes. Ce sont des niches d’emplois très précaires, qui tirent profit de l’irrégularité ou de la précarité des personnes qui y travaillent, et que l’on a commencé à observer avec attention pendant la crise de la Covid. On s’est alors rendu compte qu’on n’arrivait pas à vivre sans ces personnes en constante mobilité. Cette vie de travail, intense, épuisante et pourtant nécessaire aux économies urbaines est très bien retranscrite dans le film, comme dans le documentaire d’Émile Costard, Camille Millerand et Julia Pascual, Premier de corvée (2023), qui traite de la vie quotidienne d’un travailleur sans papiers, plongeur dans un grand restaurant parisien. Le quotidien urbain et la précarité des logements sont des thèmes ordinaires dont traitent ces deux films. La question du travail ressurgit ainsi dans l’espace filmique, alors que pendant ces dix ou quinze dernières années, la question des frontières était surtout abordée au détriment de la question du travail et des trajectoires biographiques des personnes.

Dans vos travaux, vous soulignez une féminisation croissante des migrations et vous insistez sur l’importance du travail reproductif des femmes immigrées1. Quel est le pendant féminin de Souleymane ? Et quelle prise en charge politique la situation de ces travailleuses immigrées requiert-elle ?

Mon travail de recherche s’inscrit dans une féminisation du regard sur les migrations plutôt que dans une approche de la féminisation de l’immigration. En effet, les femmes, y compris travailleuses, ont toujours été présentes, mais on les a marginalisées dans le récit qui a été formulé a posteriori. Il s’agit donc de restituer la part des femmes immigrées dans les dynamiques sociales, économiques, etc. En ce qui concerne mon cheminement personnel, j’ai mené une centaine d’entretiens avec des femmes immigrées qui ont traversé la Méditerranée et j’étais très focalisée sur la question de la violence des frontières, des conditions d’accueil qui étaient les leurs une fois arrivées en Europe, des politiques de confinement, la longue attente de la régularisation etc. Après avoir terminé mon enquête, je suis restée en contact avec certaines d’entre elles. Malgré l’attente interminable, elles travaillent. C’est cet aspect que j’ai voulu mettre en avant, avec entre autres la dimension reproductive développée par l’économie féministe : ce n’est pas seulement la reproduction au sens biologique, mais aussi la reproduction sociale qu’assurent les femmes, leur corps et leur travail souvent non rémunéré. Des recherches dans les études migratoires se sont approprié ces concepts pour penser la place des femmes immigrées dans le fonctionnement social général.

Avec la Covid, on s’est rendu compte que les femmes immigrées étaient absolument centrales dans les secteurs du soin liés à la prise en charge et l’accompagnement des personnes les plus vulnérables. Dans la nouvelle exposition permanente du Musée national de l’histoire de l’immigration, on peut voir des photographies de Bruno Fert, qui montrent des travailleuses dans différents secteurs de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris pendant cette période de crise sanitaire. Il faut savoir que dans les cinq prochaines années, nous aurons besoin de 800 000 travailleurs et travailleuses à domicile, auxquels on ne pense pas toujours intuitivement lorsqu’on réfléchit à l’immigration et au travail. Tout ce que le carerecouvre (le soin, la sollicitude, l’attention…) renvoie à des métiers exercés par des personnes dont les conditions de vie sont très dégradées.

Ainsi, dans mon enquête pour Les Damnées de la mer, j’ai rencontré une femme qui a été mal conseillée et n’a pas demandé l’asile, mais la régularisation au titre du travail, car elle s’occupait de personnes handicapées dans une résidence dédiée. Elle a donc produit tous les documents nécessaires, mais la préfecture a rétorqué que son travail ne relevait pas des « secteurs en tension ». Elle a donc reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF) en réponse à sa demande de régularisation… Pour insister encore sur cette condition de vulnérabilité, j’évoquerai une femme qui travaillait à domicile chez une personne âgée par le biais d’une société. Un jour, deux arnaqueurs se sont fait passer pour des artisans venus réparer le toit endommagé du logement de la femme âgée et ont réclamé à cette dernière plusieurs centaines d’euros à l’issue de leur prétendue intervention. Elle a demandé à son aide à domicile d’aller retirer cette somme dans un bureau de poste, qui s’est retrouvée au commissariat pour abus de confiance et a reçu à son tour une OQTF.

Le travail immigré est un impensé de la gauche, qui est mal à l’aise avec ces questions. En effet, on peut vite être accusé d’utilitarisme vis-à-vis des migrants. Personnellement, je suis à l’aise avec cette idée, car je ne crois pas que les migrants soient uniquement des sujets strictement humanitaires. Ils et elles aspirent à de meilleures conditions de vie, et cela passe aussi par la question de travail.

On entend souvent que ces femmes immigrées occuperaient des emplois qui auraient dû revenir à des femmes « natives » et qu’elles les privent ainsi de ces emplois. Y a-t-il des travaux sur cette question ?

Il faut lire les travaux des économistes sur ces questions. Jérôme Valette ou Ekrame Boubtane, par exemple, prennent en compte la segmentation et le caractère genré du marché du travail2. Ce que montrent ces travaux, c’est qu’il existe de nombreux secteurs en tension, très demandeurs de travailleuses immigrées. Comme les femmes françaises ont laissé de côté ces tâches liées au care, des emplois sont disponibles. Pendant longtemps, dans la sociologie des migrations, on a parlé des travailleuses domestiques. Aujourd’hui, on réalise que c’est un secteur extrêmement composite et beaucoup plus large que ce que nous imaginions auparavant, avec des surqualifications fréquentes. L’idée de concurrence entre travailleurs nationaux et travailleurs étrangers est trompeuse : en réalité, il ne s’agit ni des mêmes emplois ni des mêmes territoires. Les travailleurs immigrés occupent des emplois qui ne sont pas attractifs, avec des horaires dits atypiques, souvent de nuit ou difficilement compatibles avec le rythme quotidien lorsqu’on a des enfants.

Des livreurs ont réussi à faire requalifier leur contrat commercial en contrat de travail. Y a-t-il des mobilisations qui vous paraissent importantes dans d’autres secteurs ? Quelle place le syndicalisme occupe-t-il dans la défense des travailleurs étrangers ?

Les luttes de travailleurs immigrés ont participé de l’histoire des migrations. Selon les périodes politiques, ces luttes se sont focalisées sur la régularisation par le travail ou sur la question de l’asile (dans les années 1990 surtout, avec les durcissements juridiques). De 2009 à 2011, des mobilisations appuyées par les syndicats ont abouti à des régularisations collectives importantes. C’est une spécificité française qui était permise par la circulaire Valls de 2012, même si les régularisations se faisait à la discrétion des préfectures, jusqu’à ce que la loi Darmanin de janvier 2024 y mette fin. En France, nous vivons dans l’illusion selon laquelle si l’on maîtrise les flux migratoires, on règle la question du travail. En réalité, les étrangers continueront d’arriver, mais ils le feront dans des conditions de plus en plus difficiles. On ne règle rien en légiférant de plus en plus durement contre le fait migratoire.

Nous pouvons également évoquer les mobilisations celles de Russes et d’Ukrainiens dans le secteur du tourisme, souvent oublié dans les discours. Pensons aux Jeux olympiques de Paris 2024, qui ont mobilisé une main-d’œuvre immigrée très importante pour faire fonctionner la métropole parisienne et, en même temps, a repoussé des migrants hors de la ville. Avant les Jeux olympiques, il y a aussi eu des grèves de travailleurs du bâtiment, de l’hôtellerie, souvent de femmes ces dernières années, à l’instar de celles des hôtels Ibis et Radisson, mais aussi des travailleuses asiatiques dans les salons de manucures et des travailleuses du sexe, bien que ces deux dernières catégories soient moins visibles.

Pourquoi les politiques migratoires vont-elles complètement à rebours de l’évolution d’une société mondialisée, dont l’immigration qui va se poursuivre, un monde dans lequel les inégalités sont de plus en plus criantes, où les conflits et les guerres engendrent des départs, où les connexions diasporiques sont de plus en plus fortes, et où les effets d’appel liés au marché du travail sont très forts ? Les raisons pour lesquelles les décideurs politiques maintiennent le fantasme d’un contrôle national ou européen n’ont rien à voir avec les réalités migratoires. Elles tiennent à ce que les politiques voient comme la volonté des Français et des Européens. Ce qui va se passer aux États-Unis après l’investiture de Donald Trump va être crucial de ce point de vue.

Le travail et la réalité objective des besoins de main-d’œuvre en France n’indiquent-ils pas une voie pertinente pour sortir de l’ornière des discours xénophobes et du durcissement des politiques de l’asile ?

On nous répète souvent que les prises de décisions hostiles à l’immigration sont l’émanation de « la volonté des Français ». Les travaux de Vincent Tiberj démontrent que c’est faux3. Les politiques publiques ne sont pas aveugles à la question du travail, mais elles entretiennent la précarité juridique et les délais d’attente de la demande d’asile pour mieux exploiter la précarité des personnes. Le sociologue italien Sandro Mezzadra parle d’inclusion différentielle : les politiques de la frontière incluent de façon différenciée les migrants en les confinant volontairement dans les secteurs les plus dégradés4.

Dans mes travaux, je suis attentive à ces aspects des trajectoires migratoires qu’on a eu tendance à laisser de côté, à savoir la question de l’initiative du départ, plurifactorielle, qui a défini un projet. Je travaille depuis quelques temps sur les Ukrainiennes en France, à qui on a accordé la protection temporaire, ce qui leur a permis de choisir leur destination. Cela implique qu’elles avaient de bonnes raisons de choisir d’arriver en France : des connaissances, des associations diasporiques, des possibilités d’emploi… Elles ont très vite obtenu la possibilité de travailler, même si cela ne règle pas toutes les difficultés de leur émigration et qu’elles subissent une déqualification systématique. La possibilité pour elles de se déplacer au sein de l’espace européen pour choisir leur lieu d’installation est selon moi un exemple d’un autre mode de fonctionnement, qui change tout, notamment pour le travail et la question de la langue.

Les remises migratoires représentaient 830 milliards de dollars en 2023, quand l’aide publique mondiale au développement atteignait 230 milliards de dollars et l’aide humanitaire 60 milliards de dollars. La principale source de solidarité aujourd’hui, ce sont donc ces remises migratoires vers des pays à revenus faibles ou moyens…

Un champ de recherche important sur ce sujet se demande comment l’immigration participe au développement, contribue à accroître les inégalités dans les pays de départ et, plus généralement, si le développement est un facteur de ralentissement d’immigration. Il en ressort que ce n’est pas le cas. De plus, les destinations de ces transferts sont différenciées selon le genre : ainsi, les remises des femmes vont plutôt vers l’éducation des enfants et le développement local. Le discours du développement que vous évoquez a également été approprié par des États de destination, qui ont utilisé cette politique de coopération pour dissuader les départs : c’est une instrumentalisation du développement à des fins de contrôle migratoire.

Les remises migratoires ne sont pas seulement financières. Comment qualifieriez-vous ce que fait l’expérience de l’émigration dans la société de départ ?

Dans les années 1970, les travaux d’Abdelmalek Sayad décrivaient la migration comme un mensonge collectif, au sens où les personnes du pays de départ était nourries d’illusions sur ce qu’allait être la vie au pays de destination. Aujourd’hui, beaucoup d’images et d’informations circule entre les pays, avec une plus grande fluidité. La dimension répressive des politiques migratoire est aussi plus connue. Les personnes que j’interroge en ce moment rentrent deux à trois fois par an en Ukraine pour aider leurs proches ou se faire soigner… Du côté des femmes, on observe beaucoup de circulations, ce que la sociologue Jennifer Bidet appelle une « double présence », par opposition à ce que Sayad appelait une « double absence5 ». Ces circulations illustrent le fait les sociétés sont interconnectées. Ce que le cadre national essaie de nous imposer n’est pas du tout conforme à la plupart des existences, qui reposent sur des appartenances complexes. La question des remises migratoires souligne la possibilité d’une existence entre plusieurs lieux, à l’instar de ce que font aujourd’hui de nombreux retraités français.

Un discours « humanitaire », qui appelle à traiter les personnes migrantes dignement, cohabite avec un discours plus pragmatique sur le besoin de main-d’œuvre immigrée. Comment articuler ces deux discours de manière à les rendre convaincants ? Comment sortir de la dichotomie entre le « gentil » réfugié qui veut s’intégrer et le « méchant » migrant qui profite des aides sociales ?

L’Histoire de Souleymane montre bien que ce même migrant « indésirable », qui dort dans des tentes ou des hébergements d’urgence, qu’on évite dans la rue etc., c’est celui qui nous apporte notre repas. Il propose ainsi une manière de sortir de cette mauvaise dichotomie. Mais cela dépend aussi de votre interlocuteur. J’ai tendance à penser que la critique venant de la gauche, qui refuse la vision pragmatiste et utilitariste, demeure la moins dangereuse et permet le plus favorablement d’ouvrir les discussions : il y a des droits et il faut les respecter. À côté des droits, il y a la question strictement humanitaire, liée aux politiques migratoires qui sont pour partie responsables des morts en Méditerranée. Ensuite, il y a la question de l’utilité du travail immigré, qu’on ne peut esquiver dans une société vieillissante qui a besoin de main-d’œuvre et de personnes pour payer les cotisations. Ce discours instrumental nous met mal à l’aise, mais il renvoie à une réalité. En outre, il faut promouvoir une approche historique qui rappelle que la migration n’est pas une nouveauté, que nous vivons déjà dans une société multiculturelle et que la France ne s’en porte pas plus mal.

Les mineurs non accompagnés ont souvent des projets dont n’importe quel politicien de droite serait fier (faire des études en alternance, trouver du travail…), même si cela présuppose qu’ils deviennent adultes et ne soient pas confrontés à des problèmes de santé mentale.

Sachant que les problèmes de santé mentale dont on parle ici sont pour partie liées à la détérioration des conditions de la migration, c’est un cercle vicieux… Les trajectoires sont tellement difficiles que même les personnes parties en bonne santé arrivent durablement traumatisées. Une enquête a ainsi révélé l’ampleur des violences sexuelles subies par les femmes migrantes (près de 80 %), et je pense que ce chiffre déjà alarmant est encore sous-estimé6. Les responsables politiques ont une responsabilité colossale, car il suffirait de réorienter légèrement les discours. En 2015, les choses se sont passées différemment du côté du monde économique, avec la valorisation d’un certain nombre d’initiatives ; on le voit également aujourd’hui avec les Ukrainiennes, à qui on a donné des interlocuteurs pour faciliter leurs conditions d’accès à l’emploi. Pour ces dernières, tous les acteurs étaient réunis pour que cela fonctionne. C’est une expérience positive, même si les difficultés liées à l’accès à l’emploi ne sont pas toutes résolues, car ces migrations ukrainiennes opèrent un déclassement et une déqualification importants.

Propos recueillis par Jonathan Chalier

  • 1. Camille Schmoll, « Un jour, sans elles ? » [en ligne], AOC, 2 juillet 2024. Voir aussi C. Schmoll et Serge Weber, « Un laboratoire d’immigration post-fordiste », dans Colette Vallat (sous la dir. de), Autres Vues d’Italie. Lectures géographiques d’un territoire, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 125-167 ; et Revue européenne des migrations internationales, vol. 37, nos 1 et 2 : « La relation de travail à la croisée des politiques migratoires et économiques », sous la dir. de C. Schmoll et S. Weber, 2021.
  • 2. Voir notamment Sekou Keita & Jérôme Valette, “Natives’ attitudes and immigrants’ unemployment durations”, Demography, vol. 56, no 3, 2019, p. 1023-1050 ; et Ekrame Boubtane, L'Économie de l’immigration, Clermont-Ferrand, Presses universitaires de l’université Blaise-Pascal, coll. « L’opportune », 2018.
  • 3. Voir Vincent Tiberj, La Droitisation française : mythe et réalités. Comment citoyens et électeurs divergent, Paris, Presses universitaires de France, 2024.
  • 4. Voir Sandro Mezzadra et Brett Neilson, « Frontières et inclusion différentielle », trad. Lise Pomier, Rue Descartes, no 67, février 2010, p. 102-108.
  • 5. Jennifer Bidet, Vacances au bled. La double présence des enfants d’immigrés, Paris, Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 2021. Cf. Abdelmalek Sayad, La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, coll. « Liber », 1999.
  • 6. Voir Jérémy Khouani et Maeva Jego-Sablier, « Incidence des violences sexuelles chez les demandeuses d’asile » [en ligne], Infuse, 13 novembre 2023.