Comment devient-on architecte ? de Paul Chemetov
Quand et comment devient-on architecte ? Deux questions auxquelles Paul Chemetov (1928-2024) avait apporté ses réponses ; en 2022, lorsque la Société française des architectes lui demande « quand devient-on architecte ? » ; mais déjà vingt ans plus tôt, en 2002, dans le cadre d’une publication aux éditions du Moniteur, la question « comment ? » avait fait l’objet d’une réponse nourrie de la part de l’architecte. Ces deux textes de commande, sont désormais réunis en une version entièrement revue, corrigée et complétée, peu avant la disparition de Paul Chemetov.
L’architecte s’attachait à prendre pour point de départ « la décision scientifique d’un psychologue investigateur ». « Verdict » : graphiste comme son père ou architecte comme lui-même. Au-delà de l’anecdote, néanmoins étonnante dans le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale à peine finissant, retenons le point commun : le dessin. Paul Chemetov entre donc aux Beaux-Arts et est formé à « la tradition française du plan » : « cette lignée inventive soumettait la raison fonctionnelle à des rapports d’espaces et de proportions, à des hiérarchies étagées ». La réponse à la question du titre de cette présente édition se trouve donc également dans la précision des dessins et des croquis, tirés des carnets de l’architecte, qu’on découvre à chaque ouverture de chapitre : du « dessin d’un poêle à répartition de chaleur » au « relevé d’un fauteuil », de la « volumétrie d’un ensemble de logements à Romainville » à un « croquis d’étude pour les Halles (solution non retenue ) », du « mat d’éclairage du théâtre d’Hammamet en Tunisie » aux « loges d’un théâtre anglais », la main de l’architecte nous guide avec subtilité et bonheur à travers ces « rapports d’espaces et de proportions » que son crayon fait apparaître. Ainsi, le dessin technique d’une « pièce métallique de jonction d’un poteau télégraphique », suivi d’une longue citation de George Sand, pleine d’indulgence, au sujet « des travers et des ridicules » de « l’étudiant », illustrent, à leur façon, « cette lignée inventive » dont Paul Chemetov assumait la filiation.
Quand et comment devient-on architecte ? La double question ne peut qu’ouvrir des réponses complexes. Toutefois, trois lieux singuliers semblent rassembler et unir ce faisceau de réponses : l’atelier, le chantier, la ville. « J’ai toujours privilégié le travail d’atelier » : les activités polytechniques et polymorphes que ce type d’espace collectif permet sont abordées dès le chapitre 2. L’Atelier d’urbanisme et d’architecture est créé en 1960 afin de « constituer, face aux circuits quasi-mécaniques de la grande commande, un atelier attentif, engagé ». Travail pluridisciplinaire auquel participent architectes, urbanistes, ingénieurs, sociologues, paysagistes et designers, mais aussi et surtout travail militant s’impliquant dans la construction de logements sociaux. Paul Chemetov, retraçant cette époque, n’hésite pas à parler de « phalanstère »ou encore « d’une tentative de méta-artisanat contre le fordisme ambiant ».
Car l’époque est à l’utilisation du matériau industriel, spécialement conçu pour répondre aux besoins d’une construction intensive, elle-même industrialisée. Pour Paul Chemetov, il est clair alors que « presque tout se joue sur le chantier », tout en précisant, dans un chapitre consacré à l’esthétique : « face à l’architecture, prédécoupée, des grands ensembles, nous assemblions autrement les panneaux répétitifs ». S’il est vrai que « l’architecture est la dernière d’une chaîne de décisions », le collectif réuni autour de l’architecte a, quant à lui, toute sa place sur le chantier pour dialoguer avec les équipes techniques chargées de la construction et celles du maître d’ouvrage pour traduire en actes une « culture du projet ». « Au-delà de la projection du dessin, ce passage à l’acte, cet affrontement avec des hommes, de l’argent, un terrain, vérifie la validité de nos intuitions et de nos propositions. Cette morale critique de la chose bâtie reste pour moi une manière d’être. »
Une fois passé le grand moment des villes nouvelles, il est désormais temps « d’organiser et d’accepter la confrontation du neuf et du vieux, condition d’un point de vue moderne ». C’est en mettant en avant cet état d’esprit que Paul Chemetov parle de la rénovation de la Grande Galerie de l’évolution du Muséum national d’histoire naturelle, mais il anime également tous les projets d’extension, de réhabilitation, de requalification que l’architecte a menés au sein de son atelier. Et si la ville « est tressée d’argent, de tous les argents, […] elle reste (néanmoins) la ville et n’est pas que vénale », c’est pourquoi Paul Chemetov lui consacre également tout un chapitre, indispensable pour répondre à la question initiale. La réflexion sur la ville, en fin d’ouvrage, croise celle sur la pérennité, du chapitre 8 ; l’architecture n’échappe pas au temps et « aucune restauration, quoi qu’en pense les fondamentalistes de la mémoire architecturale, ne nous conduit au point où la continuité a été rompue ». On comprend alors que la notion d’usage et même d’usages est aujourd’hui à reconsidérer avec soin et, surtout, une attention nouvelle.
« Je me suis contenté de rester architecte, mais pas seulement », nous dit Paul Chemetov et on devine aisément en lui le modèle de « praticien critique » et « d’intellectuel polytechnique » qu’il opposait aux « bêtes à concours ». Une vie consacrée à l’architecture et guidée par la pensée : « dans ce monde féroce, réducteur, si l’on veut exercer ce métier sereinement et avec succès, il faut aussi être ailleurs, penser l’ailleurs ».