Vue de l’exposition The First and The Last de Hernan Bas à la galerie Perrotin, Paris, 2024. Photo: Tanguy Beurdeley. Courtesy of the artist and Perrotin
Vue de l’exposition The First and The Last de Hernan Bas à la galerie Perrotin, Paris, 2024. Photo: Tanguy Beurdeley. Courtesy of the artist and Perrotin

La première et la dernière fois

The First and the Last de Hernan Bas à la Galerie Perrotin (Paris), du 13 avril au 1er juin 2024

Bas met en scène des actes ordinaires, en leur donnant des titres suggérant des scénarios apocalyptiques qui les lestent d’une solennité artificielle.


Stoïque, impénétrable et déterminé, le dernier gardien du dernier musée sur Terre fixe de son regard polaire le seuil de la galerie Perrotin. Sanglé dans un blazer bleu nuit brodé d’un blason anglais sur la poitrine, cravaté de noir, les mains jointes derrière le dos et les deux jambes légèrement arquées, le personnage peint par Hernan Bas se tient devant un grand format du Guernica de Picasso, dont la reproduction occupe les deux tiers de l’arrière-plan.

Dans la salle déserte, une végétation envahissante gagne patiemment mais inexorablement du terrain. Les aristoloches qui tombent en guirlande du plafond obstruent déjà la gueule béante d’horreur du cheval de Picasso. Au sol, les mousses qui se sont infiltrées entre les dalles disjointes ont englouti les chaussures du gardien et un petit étang qui s’est formé à ses pieds sert de prétexte à l’artiste pour jouer des nuances opaques de son eau stagnante et de l’accumulation des nymphéas qui flottent à sa surface. Des traces de moisissure obscurcissent le mur blanc et ont atteint Guernica, dont la surface est mouchetée de vert à certains endroits. Le long du garde-corps qui marque une distance de sécurité, le lierre enroulé en masses compactes jette un discrédit ironique sur le panonceau qui continue d’interdire les photographies.

Cette toile de grand format qui ouvre l’exposition, où le gardien est peint comme à l’échelle et se tient à hauteur du visiteur, ne livre aucun indice sur la catastrophe ou la fantaisie qui ont amené ce dernier gardien dans ce dernier sanctuaire. Le visage fermé, les lèvres serrées comme dans un effort, le gardien de Bas soutient notre regard avec une détermination froide et alerte. Sur son front, le peintre a représenté les traces de sueur qu’ont fait naître la chaleur et l’humidité ambiantes. Dans la moiteur exotique de ce dernier musée, le dernier gardien a décidé qu’il ne se rendrait pas.

L’exposition qui se tient en ce moment à la galerie Perrotin est la sixième que la galerie consacre à l’œuvre de l’artiste américain Hernan Bas, depuis la présentation en 2010 des paysages accidentés et expressifs de la série Considering Henry. L’accrochage de The First and the Last, sans reproduire l’atmosphère fantastique et souvent saturée de couleurs vives de sa dernière exposition organisée à la fin de l’année 2020, Creature Comforts, est une nouvelle variation autour des personnages d’éphèbes graciles et effacés que le peintre floridien représente dans des scènes de la vie quotidienne, qu’il traite avec un mélange de détachement, d’élégance et de gravité. 

Près de l’entrée de l’exposition, une salle entière est consacrée à une série d’œuvres sur papier pour lesquelles Bas a eu recours à une technique associant le transfert d’encre et la sérigraphie, qui rehausse d’aplats sombres et nuancés le trait du dessin que l’on distingue encore. Y sont exposés seize dessins de grand format aux titres énigmatiques et sans lien apparent, qui vont de la réintroduction du flamand rose en Floride à la collision entre la Terre et un astéroïde. Dans chacune des œuvres, Bas met en scène des actes ordinaires, tel ce jeune homme qui pose devant la tour de Pise ou cet autre installé seul dans une salle de cinéma avec ses lunettes en papier, en leur donnant des titres suggérant des scénarios apocalyptiques qui les lestent d’une solennité artificielle. Face à la catastrophe, le détachement des personnages de Bas, qui répètent innocemment les gestes de la vie quotidienne, donne un sentiment d’incrédulité, qui est renforcé par la précision avec laquelle le dessin reproduit certains accessoires insignifiants comme ce plat de spaghettis au sommet duquel se dresse une fourchette plantée à la verticale ou ce calendrier aux jours barrés que l’on devine accroché au mur d’un abri antiatomique.

Les toiles de différents formats accrochées dans les autres salles de la galerie représentent de jeunes hommes dans des situations en apparence banales. Les titres, en jouant des notions de première et de dernière fois, laissent toujours planer un doute sur l’imminence d’une catastrophe qui n’est jamais montrée et qui reste sans effet apparent sur les personnages de Bas, qu’ils soient peints redressés sur leur lit en train de prendre leur repas (His first meal after his last exorcism) ou de partager un dernier verre d’absinthe (The Last Absinthe painting). En soulignant leur caractère aléatoire, le peintre isole volontairement les scènes qu’il représente dans une atemporalité qui est accentuée par le choix de décors neutres. Le détournement du motif du martyre de saint Sébastien, qui prend ici les traits d’un participant à un numéro de lancer de couteau que l’on devine dans un cirque ou dans une fête foraine quelconque (The Last Saint), est une autre manière de restituer à la scène son caractère anecdotique, et comme hors du temps.

Ces scènes de la vie courante suspendues par l’hypothèse d’une apocalypse servent de prétextes à Hernan Bas pour dresser une galerie de portraits au réalisme d’inspiration balthusienne. Ses sujets saisis sur le motif se prêtent avantageusement à sa peinture attentive aux détails et à leur matérialité. Plus que l’expression craintive du personnage, c’est le jeu subtil des rougeurs à la surface de sa peau et la fluidité du pli de son pyjama rayé et de la couverture d’arlequin ramenée au-dessus de ses genoux qui nous retiennent devant His first meal after his last exorcism. Cette attention au détail s’exprime dans le traitement des textures dont les variations sont rendues avec inspiration comme ces touches de bleu moiré qui obscurcissent le pull-over de saint Sébastien, ces fins sillons tracés à la surface du pantalon de velours jaune du dernier libraire ou ces graffitis gravés dans le bois de la table d’écolier de Making poor marks.

Dans The Last Absinthe painting, qui clôt l’exposition, on voit deux amis attablés dans le décor d’une brasserie de style Art nouveau. La fin du monde ou de la peinture annoncée par le titre reste sans effet sur les deux buveurs. Le personnage de droite, qui fait basculer nonchalamment son verre d’absinthe entre ses mains, nous regarde dans les yeux avec une assurance froide, détachée, inatteignable, comme pour la première ou la dernière fois.