Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Flux d'actualités

L’art en partage à Montreuil

À rebours des pratiques des machines du marché de l’art, Évelyne Artaud et Bruno Bernard ont créé la Fabrique-Centre d’Art… chez eux !

Le remplacement brutal de la Fiac par Paris+, c’est-à-dire la victoire d’Art Basel sur RX France lors d’un appel à candidatures lancé contre toute attente en décembre de l’année dernière par le Grand Palais pour l’organisation de la principale foire d’art contemporain parisienne a montré, s’il en était besoin, que le marché de l’art, en raison de l’importance de ses enjeux financiers, était plus que jamais une véritable «  foire d’empoigne  ». C’était ainsi qu’était titré, le 14 juin dernier un article signé Roxana Azimi1, dans Le Monde. Sa lecture n’avait rien de réjouissant pour ceux qui considèrent que les œuvres valent par le dialogue que l’on peut entretenir avec elles et par la manière dont elles ouvrent notre regard sur le monde, dont elles participent à tisser des liens entre nous.

Nous avons besoin d’autre chose que la manifestation fastueuse de la possession des œuvres.

En commentant, il y a un an, sur le site d’Esprit, l’ouverture de la Bourse du commerce -Fondation Pinault2, nous écrivions que le système des fondations «  philanthropiques  » créées par de grands collectionneurs touchait ses limites. Il n’a certes pas perdu de sa puissance – au contraire, le fonctionnement des foires montre que l’emprise de ces derniers ne recule pas, tant s’en faut – mais au fond, il ne peut rien donner de plus qu’elle. Or nous avons besoin d’autre chose que la manifestation fastueuse de la possession des œuvres, de quelque chose de plus humain, de plus intime pour partager l’art que la générosité condescendante de ceux qui dominent son marché.

Cet autre chose ne peut être que modeste dans sa forme, ce qui ne veut pas dire sans ambition artistique ni sans assurance quant à ses choix. À côté des grandes foires qui invitent les visiteurs – une partie bien munie seulement, car les prix d’entrée sont peu démocratiques – à venir voir des œuvres pour une bonne part déjà acquises, appropriées par les quelques centaines de grands collectionneurs internationaux que ces foires se disputent pour faire tourner leurs affaires, à côté des grandes cathédrales muséales de la religion de l’Art que l’on visite en chuchotant, parfois en essayant d’éviter la bousculade que suscite l’exposition d’un «  grand nom  », on a besoin d’espace de communion, c’est-à-dire de relation, où l’on peut regarder, échanger, s’arrêter, contempler, revenir, se sentir libre devant les œuvres sans discours asséné, sans effets de mode, de sorte que l’art puisse faire ce qu’il a à faire : ouvrir en nous des espaces autres, des interrogations différentes, un nouveau déploiement du sens.

C’est ce que proposent depuis peu Évelyne Artaud et Bruno Bernard, à Montreuil, en unissant leurs passions communes, en croisant leurs démarches. La première, philosophe de formation et critique d’art, a derrière elle une longue expérience de commissaire d’exposition indépendante et surtout une longue fidélité à de bons artistes qu’elle s’est employée à montrer là où on voulait bien accepter ses propositions, en France et ailleurs. Lui, après une carrière d’ingénieur réussie, avait créé du côté de Saint-Tropez la galerie «  Sens intérieur  », dont il dit en souriant que ce ne fut pas une réussite commerciale – ses choix étant en singulier décalage avec les habitudes de clinquant du voisinage. Néanmoins, cette galerie a très bien fonctionné comme centre d’art, c’est-à-dire lieu d’échange, de rencontre, de travail, et comme espace «  polysensoriel  ».

Ils ont donc créé à Montreuil la Fabrique-Centre d’Art. C’est chez eux et l’on y vient sur rendez-vous ou sur invitation3. Une première proposition a été lancée en juin avec l’exposition «  Fleurs !  » qui répond parfaitement au cahier des charges du lieu : un mélange d’artistes connus et moins connus (Corine Borgnet, Patrick Chambon, Laurent Chaouat, Philippe Cognée, Laurent Dauptain, Gaël Davinche, Christine Jean, Jean-Michel Meurice, Véronique Pastor), un choix d’expressions puissantes, singulières, délicates, le concentré d’une présentation plus large qui aura lieu Musée d’ethnobotanique de Salagon (à Mane, dans les Alpes-de-Haute-Provence du 2 juillet au 15 décembre de cette année). Le choix du thème est emblématique : un très grand sujet de la peinture qui avait fini par être dévalorisé par les pratiques amateurs avant d’être réinvesti (par dandysme ?) par des artistes tels que Warhol ou Jeff Koons dont la renommée effaçait en fait ce qui était à voir – sa valeur propre, sa singularité. Évelyne Artaud et Bruno Bernard soutiennent et démontrent qu’il est encore possible de peindre significativement des fleurs.

"Ce moment de crise n’est-il pas aussi celui d’une étrange beauté ?"

Il faut citer un peu longuement la note d’intention de cette première exposition, car elle dit bien ce qui les anime : «  Qu’en est-il de cette disqualification affirmée de l’art et des fleurs, alors même qu’un tel thème peut encore de nos jours faire que la diversité existe face à toute parole dominante, soulignant ce que signifie ce décollement du sens entre le mot et l’image, ce hiatus entre la réalité et la représentation, ce suspens du sens même de ce que l’on croit être la “vérité” de ce processus : un signe d’hésitation, de doute, d’incertitude? La fleur, dans la grâce de son éphémérité, nous permettrait-elle alors de mesurer notre propre fragilité en un temps qui semble se finir sans pouvoir augurer un quelconque avenir? Apocalypse ou révolution? Ce moment de crise n’est-il pas aussi celui d’une étrange beauté? En cet espace, au-delà de l’image, de la représentation, de la chose même, s’ouvrirait alors ce qui caractérise l’art contemporain, c’est-à-dire la diversité de ses techniques, de ses styles, de ses lieux, et saurait en saisir par ce thème usé, dans le temps de cet à-peine perçu qu’est la présence d’une fleur ou d’un bouquet, par un geste de partage vers l’autre, ce qui toujours et encore nous échappe, ce hiatus, cette question que toute œuvre nous désigne, cette incertitude même de ce que l’on nomme la beauté.  »

Qu’on soit loin des préoccupations du marché – sans mépriser pour autant le fait que les artistes vivent aussi de la vente de leurs œuvres – des institutions culturelles ou des politiques, Évelyne Artaud le dit clairement : « Savoir si un artiste est connu ou pas, si c’est une femme ou un homme, s’il est écologiste, de quel bord il est, cela ne m’intéresse pas. C’est pourtant ce qu’on me demandait dans divers lieux institutionnels qui m’ont employée. L’art c’est autre chose, ce n’est pas un produit, pas un outil de communication… Je suis incapable d’obéir à une pression, j’ai voulu être libre. J’ai fait des propositions, elles étaient acceptées ou non, mais c’était les miennes. J’ai travaillé avec les artistes qui me suivaient. Ils m’ont soutenu comme je les ai soutenus, c’était un échange. Avec eux, je voulais comprendre comment ça se passait entre le visible et l’invisible, l’ombre et la lumière, le dedans et le dehors. » Cela supposait de nouer une forme d’intimité avec les artistes, de les connaître chez eux, dans leurs ateliers. « J’ai rencontré beaucoup d’institutionnels qui n’ont jamais mis le pied dans un atelier. Ils travaillent en fonction d’un budget, d’une politique… Moi il faut que j’entre pour comprendre. »

Bruno Bernard ajoute que pour sa part, il avait aussi envie de comprendre… les collectionneurs (dont il est) : « Il y a l’artiste, mais il y a aussi celui qui regarde. Comme l’a dit Duchamp, c’est une relation à deux. Ce qui m’intéresse, c’est autant le processus créatif chez le créateur que le processus d’addiction chez le regardeur. Des lieux comme celui-là sont aussi une espèce d’observatoire – non-voyeuriste –, sur soi-même et sur les autres, de l’addiction à l’art, aussi bien du côté de celui qui produit l’œuvre que du côté de celui qui la regarde. »

La Fabrique – Centre d’art a cette particularité que c’est un lieu habité par ceux qui convient les artistes à exposer. Un ancien atelier joliment reconfiguré pour l’exercice. Ils vivent au milieu des œuvres et reçoivent ceux qui veulent venir passer un moment pour les découvrir. Ils invitent pour des vernissages, pour des moments d’échanges, de débats, de signatures de livres. « Il y aura d’autres arts, les disciplines se croiseront. Beaucoup d’amis poètes ont envie de venir, des musiciens… » De fait, l’atmosphère de cet espace habité n’est pas celle d’une galerie : on se sent comme chez des amis qui peuvent prendre un moment non pas tant pour expliquer une œuvre que pour échanger avec vous à partir d’elle, à partir de la complicité qu’elle fait naître.

Les expositions circuleront en France et à l’étranger, comme l’a toujours fait Évelyne Artaud, enrichies de nouveaux éléments, notamment des vidéos (dont celles que réalise Bruno Bernard dans les ateliers des artistes). Le principe moteur sera toujours le même : « On n’est pas heureux tout seul. Comme Bernard et moi, on est heureux de faire ce qu’on fait, il faut le partager. » Ce que ne peut pas faire le marché.

 

  • 1. Roxana Azimi, « Foires d’empoigne sur le marché de l’art », Le Monde, 14 juin 2022.
  • 2. Jean-François Bouthors, « La Bourse du commerce, urne funéraire de la culture ? », Esprit, mai 2021.
  • 3. La Fabrique – Centre d’art, 9 rue Clotilde Gaillard 93100 Montreuil Métro Ligne 9 : Croix de Chavaux ou Mairie de Montreuil. Site : lafabriquecentredart.com contact : lafabriquecentredart@gmail.com

Jean-François Bouthors

Éditeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…