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Claire Tabourte, Jeune baigneuse (bleu et rouge), 2021
Claire Tabourte, Jeune baigneuse (bleu et rouge), 2021
Flux d'actualités

Claire Tabouret. L’Urgence et la Patience

Galerie Almine Rech (Paris), du 16 octobre au 18 décembre 2021

décembre 2021

Peints sans effet dramatique, les autoportraits de Claire Tabouret ne suggèrent pas tant la solitude que la molle succession des jours.

Dans la première salle, à mi-chemin entre les cimaises, sur un socle surmonté d’un bassin où, comme dans un pédiluve, leurs pieds trempent dans l’eau, trônent Deux baigneuses (2021) en bronze peint, représentées à l’échelle, en maillot bleu rayé avec élastique assorti. La première se tient debout, la jambe gauche légèrement arquée, avec un air d’assurance emprunté qui a peut-être pour but de rassurer la seconde, dont elle recouvre l’épaule de son avant-bras dans un geste de consolation. Sa voisine, qui se tient assise, voûtée, les mains croisées entre les cuisses, nous adresse un regard vide que semble abattre toute la lassitude du monde, trop lourde pour ses épaules légèrement rentrées. L’eau de la fontaine, plutôt que de jaillir du groupe sculpté, dégoutte lentement dans le bassin après s’être écoulée de deux trous discrets, d’abord invisibles, situés au sommet de leur occiput. Les deux bras croisés de la baigneuse assise forment entre ses cuisse une retenue d’eau où rebondissent par grappe les gouttes qui se forment sur son menton comme autant de larmes d’ennui ou d’impuissance versées sur la surface humide et fuligineuse du bronze sillonné par des traces d’oxydation.

En dépit de cette entrée en matière, c’est bien comme peintre que Claire Tabouret s’est fait connaître et ce sont bien des tableaux qu’elle expose principalement à l’occasion de ce nouvel accrochage monographique, le second dans la galerie parisienne d’Almine Rech. Le thème des baigneuses, qui fait l’objet de multiples variations dans le traitement depuis le grand format de la première salle (La Fontaine) jusqu’à une série de Baigneuses assises au crépuscule sur papier, jouant sur différentes colorations, ou aux figurines de Petites baigneuses en bronze peint, qui évoquent lointainement Degas, donne leur unité aux trois salles qui composent l’exposition dont le titre, L’Urgence et la Patience, renvoie autant au livre de Jean-Philippe Toussaint (Éditions de Minuit, 2012) qu’à notre rapport au temps depuis le début de la pandémie. Ce thème inspire également les deux grandes toiles rectangulaires accrochées en vis-à-vis dans la première salle. À la timidité candide et disciplinée des Sept baigneuses alignées, les bras le long du corps, regardant pour la plupart au-dessus de notre épaule et, pour certaines, nous cherchant du regard, répond le délassement paresseux d’un groupe de garçonnets assis le long du quai (Le Dock, 2021), figés dans leurs chamailleries et comme abîmés dans un moment de mélancolie profonde. Derrière les corps des jeunes garçons, que Claire Tabouret représente avec un réalisme qui ne prétend pas au naturalisme, le sujet se détache sur un fond remarquablement travaillé où la lumière se reflète dans une eau verte, jaune ou grise aux reflets cyan à la lisière des silhouettes. Dans ce bassin multicolore, où les traits de pinceaux se superposent et laissent des coulures qui parcourent la toile de haut en bas, on se figure avec netteté la lumière d’un soir d’été.

Autre exercice dans lequel Claire Tabouret s’était déjà illustrée – que l’on pense à la série des encres sur papier montrée en 2012 à la galerie Isabelle Gounod – et qui figure en bonne place dans l’exposition : l’autoportrait. En plus des deux petits formats accrochés de part et d’autre de la première salle, les murs de la troisième salle accueillent quatre autoportraits peints cette année, que leurs titres associent pour trois d’entre eux à la couleur de leur fond : le jaune, le bleu, le brun. Autoportraits d’intérieur, la peintre se représente dans une intimité domestique dont témoignent les bras croisés de l’Autoportrait (jaune) ou les jambes négligemment repliées sur l’assise de son fauteuil dans l’Autoportrait (bleu). L’expression, tantôt renfrognée (jaune), et tantôt fière (brun) ou dédaigneuse (bleu), est le reflet de nos humeurs changeantes, mises à l’épreuve pendant les longs mois passés cloîtrés entre quatre murs. Peints sans effet dramatique, ses autoportraits ne suggèrent pas tant la solitude que la molle succession des jours.

Dans son autoportrait au fond brun, Claire Tabouret s’est peinte de trois quarts, la tête recouverte par la capuche relevée de son sweat-shirt d’un vert citron, presque fluorescent, qui tranche avec la couleur matte et légèrement ocré de l’arrière-plan. Le visage qui nous regarde de biais, avec un air de défi teinté d’insolence, est traversé par une raie de lumière électrique, agressive, comme à la lueur d’une devanture. Dans cet autoportrait, que l’on imagine nocturne, Claire Tabouret joue insensiblement avec la lumière artificielle, en nous donnant l’impression que la peinture éclaire la toile de l’intérieur – comme les cristaux de nos écrans ou le gaz de nos néons.