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Installation image of « David Hockney: 20 Flowers and Some Bigger Pictures » at Galerie Lelong & Co. Paris © David Hockney / Photo credit: Fabrice Gibert
Installation image of "David Hockney: 20 Flowers and Some Bigger Pictures" at Galerie Lelong & Co. Paris © David Hockney / Photo credit: Fabrice Gibert
Flux d'actualités

David Hockney : 20 Flowers And Some Bigger Pictures

janvier 2023

L’exposition 20 Flowers And Some Bigger Pictures, présentée à Paris à la galerie Lelong, a été conçue directement par David Hockney et fait l’objet d’un accrochage quasi simultané dans cinq autres galeries (Londres, New York, Chicago et Los Angeles). Les vingt compositions florales, auxquelles répondent des œuvres de plus grands formats, sont des estampes imprimées par l’artiste à partir de son travail sur tablette numérique. 

Il y a quelque chose d’apaisé, d’accompli, d’imperturbable dans la vue horizontale, From the Studio (2021), des coteaux qui environnent la maison à colombages de David Hockney, accrochée dans la salle du fond de l’annexe de la galerie Lelong située rue de Matignon. On y retrouve les couleurs lumineuses et la manière, à la fois simple et aboutie, des toiles présentées par le peintre il y a deux ans pour son exposition Ma Normandie. Dans cette composition étirée, Hockney peint le silence radieux d’une après-midi de mai, où se fondent le bleu pastel d’un ciel étale qui remplit l’horizon, les verts et jaunes acides des frondaisons qui refleurissent alentour et jusqu’au rouge pimpant de ce petit banc, à gauche de la maison, qui s’offre au coup d’œil du propriétaire aussi bien qu’au repos du passant. On pense à cette liberté du soir, dont parle Milan Kundera dans Le Rideau, à cette grâce des artistes qui, revenus du besoin de faire du bruit, s’installent « dans la maison de leur art » et y trouvent des ressources nouvelles, abondantes, inattendues. C’est depuis ce lieu reculé, et comme hors d’atteinte, que Hockney représente la campagne normande toute en allées désertes, en buissons feuillus et en pelouse ombragée. 

L’exposition 20 Flowers And Some Bigger Pictures, présentée à Paris dans les deux espaces de la galerie Lelong, a été conçue directement par Hockney et fait l’objet d’un accrochage quasi simultané dans cinq galeries réparties en Europe (Paris et Londres) et aux États-Unis (New York, Chicago et Los Angeles). Elle est structurée autour des deux parties annoncées par son titre : aux vingt compositions florales qui ont préalablement fait l’objet d’une publication dans Die Welt et d’un accrochage au musée Matisse de Nice cet été1 répondent des œuvres de plus grands formats, regroupées dans des pièces séparées, auxquelles s’ajoute un bouquet de glaïeuls sur fond bleu, plongées dans un vase en verre sur la surface duquel un éclat de soleil fleurit. Les œuvres de ces deux séries, exposées à Paris en même temps qu’à Londres ou à Los Angeles, sont des estampes imprimées par l’artiste à partir de son travail sur tablette (iPad paintings) ainsi qu’un « dessin photographique » de grand format, Looking at the Flowers (2022), réalisé numériquement à partir d’images en trois dimensions.

Les fleurs qui s’alignent dans la première partie de l’exposition sont accrochées à mi-hauteur sur les cimaises bleu cobalt des deux salles, qu’elles occupent entièrement. La série, qui tient à la fois du journal et du cahier d’exercices, est une variation autour de la nature morte, dans laquelle chaque image représente, à une date précisée par son titre, une nouvelle composition florale fixée depuis la même perspective immobile. Une fois arrêtées ces règles du jeu, Hockney module et recompose ses bouquets par touches discrètes, en modifiant le motif de sa nappe, la matière et la forme de son vase, ou sa position sur la table. Imperceptiblement, il anime ses compositions en faisant varier avec virtuosité la lumière qui les éclaire, à travers les carreaux qui se diffractent dans l’eau entre les tiges, les ombres opaques ou translucides qu’elle dessine à la surface de la table ou les rayons qui rebondissent en scintillant sur les parois en verre.

Des tâches de lumière qui s’étalent sur la toile cirée aux nuées de points rose pâle qui figurent la courbure vaporeuse des pétales de tulipes, Hockney déploie un art neuf, subtil et ironique de la nature morte, sans s’interdire des clins d’œil à la Normandie – le petit pot à lait transformé en vase dans l’image du 21 avril 2021 – ou à l’histoire de l’art – le tournesol recourbé dans l’image du 19 mars 2021. Les compositions, qui se détachent sur un même fond monochrome brun sombre, agrémenté de rares imperfections colorées, sont faites d’une alternance de touches naïves et travaillées qui se superposent dans un rendu à la fois graphique et diffus. Dans ces natures mortes égrainées sans ordre apparent, l’ombre mobile de la traverse, qui balaie la nappe selon l’heure du jour, laisse deviner la présence incertaine, sourde, négativement suggérée de la maison du peintre, dans laquelle il nous promène au gré des fleurs et des saisons.

Les extérieurs en grand format de la deuxième partie de l’exposition sont composés par des mosaïques de panneaux juxtaposés, que Hockney déséquilibre légèrement en introduisant, ici et là, quelques centimètres de décalage qui empêchent les carreaux de parfaitement coïncider et font écho à ses collages photographiques des années 1980. Des trois scènes de jardin construites selon ce procédé, Rain on the Pond (2021) nous retient, dont les rainures métallisées du châssis qui quadrillent l’image se confondent avec les croisillons de la fenêtre, à travers laquelle le peintre regarde la pluie troubler la surface de l’étang. De la bruine qui charge le ciel de traits bleu pâle à l’onde de la pluie qui, en tombant, fait trembler les nénuphars qui dérivent, l’œuvre inspire moins l’humidité transie d’un jardin sous la pluie que le réconfort rassérénant de ce spectacle vu depuis un coin de cheminée agréablement chauffé. Quand il peint son jardin depuis son salon, c’est encore le monde que représente Hockney – le monde depuis sa fenêtre.

Dans la première partie de l’exposition, en entrant, le visiteur fait immédiatement face au grand dessin photographique de trois mètres sur cinq, Looking at the Flowers (2022), dont le fond d’un bleu soutenu répond à la couleur des cimaises. Dans cette composition simple, on voit se dresser un grand mur bleu cobalt où sont accrochées côte à côte, comme dans les anciennes collections privées, les vingt natures mortes de l’exposition, dont les miniatures sont serties de cadres ouvragés. À quelques mètres du mur, une rose comme échappée de sa miniature se dédouble et la nargue depuis le petit tabouret en bois où on l’a installée. Un peu plus loin, une table basse en rotin sur le plateau inférieur de laquelle s’entassent quelques exemplaires du journal Die Welt, où l’on distingue en une la reproduction d’un des natures mortes de la série. Sorte de jeu de pistes jubilatoire, d’œuvre-exposition qui la contient tout entière – selon le système de la Boîte-en-valise (1936-1941) de Marcel Duchamp – Looking at the Flowers, avec ses mises en abyme croisées et ses niveaux de représentation qui se répondent dans une accumulation dérisoire, se présente comme une énigme désamorcée, sur laquelle Hockney règne en maître, trônant deux fois de part et d’autre de l’accrochage, ici s’accoudant au bras d’un vieux fauteuil canné, là se renfonçant au fond d’une bergère en osier au dossier arrondi. Sous le plat de sa casquette, son profil dédoublé laisse deviner le regard songeur ou amusé dont il couvre sa collection.

Cette désinvolture feinte face à lui-même, cette distance ironique face à son sujet et cette simplicité heureuse dans l’exécution : voilà ce qui rend l’œuvre d’Hockney à la fois si grave et si légère.

 

  • 1. Musée Matisse (Nice), exposition Hockney-Matisse. Un paradis retrouvé, du 9 juin au 18 septembre 2022