Le tournant répressif de l’administration Trump
Entretien avec Bernard E. Harcourt
Devant la multiplication des manifestations de soutien aux sans-papiers raflés par la police de l’immigration en Californie, le président Trump a choisi de réquisitionner la garde nationale, puis de déployer 700 marines dans les rues de Los Angeles. Des méthodes caractéristiques de la contre-révolution moderne décrite par Bernard E. Harcourt dans un article récent pour Esprit. Nous l’avons interrogé sur cette nouvelle étape dans la mise en œuvre d’un pouvoir autoritaire, et ses conséquences possibles.
Avez-vous été surpris de la décision de Trump de faire intervenir la garde nationale de Californie pour réprimer les manifestations de soutien aux migrants sans-papiers à Los Angeles ?
Malheureusement, non. Au contraire, ces événements récents confirment tout mon propos sur la contre-révolution moderne à laquelle on fait face aux États-Unis. Le président Trump a soigneusement sélectionné le terrain sur lequel mener cette nouvelle offensive. À la base militaire de Fort Bragg, devant des centaines de soldats, Trump a désigné les manifestants comme des « animaux » et des « ennemis étrangers ». Il les diabolise pour les transformer en ennemis intérieurs : première tactique de la guerre moderne. Il a qualifié Los Angeles de « dépotoir » et promis que son gouvernement « utiliserait tous les moyens à sa disposition pour réprimer la violence et rétablir la loi et l'ordre ». Deuxième tactique : éliminer l’ennemi intérieur. Et tout cela pour créer de la téléréalité, pour entretenir un cirque quotidien : une nouvelle journée de « coup d’État en miniature », pour distraire les téléspectateurs de Fox News et neutraliser l'un de ses principaux rivaux du parti démocrate, le Gouverneur Gavin Newsom : troisième et dernière tactique. Tout cela semble tout droit sorti d'un casting. La seule chose qui m’a surpris, à vrai dire, c’est que président Trump n’ait pas choisi de déployer d’emblée l’armée américaine. Cela lui a pris quelques jours de plus.
On est surpris de la prudence de nombreux commentateurs, qui expliquent que cette décision est « peut-être » illégale et inconstitutionnelle. Est-ce vraiment si incertain, au plan juridique ? Pourquoi avoir invoqué une loi inusitée, 10 USC §12406, pour justifier cette intervention?
Bienvenue dans la zone grise et floue où se joue la lutte politique dans ce deuxième mandat de Donald Trump. Nous sommes en plein cœur de la théorie des « illégalismes » de Foucault : ces actes nébuleux qui se situent entre la légalité et l'illégalité et qui servent à repousser les limites du droit. Il y a suffisamment d'éléments pour donner l'impression que nous sommes dans le domaine juridique, juste assez pour semer la confusion ou entretenir l’illusion. Tout l’enjeu pour Trump et son entourage est de transformer ces illégalismes en actes légaux, ou de jouer sur la lenteur des procédures judiciaires pour obtenir des victoires temporaires.
Le président Trump fonde ses décrets sur des bases juridiques spécieuses, qu’il s’agisse de cette loi obscure, 10 USC §12406, qui lui donne l’autorité d’appeler la garde nationale en cas d’« invasion ou de rébellion », ou de l’Alien Enemies Act de 1798, également prévu en cas d’« invasion », qui lui a servi à expulser des Venezueliens vers le Salvador, ou encore, pour ce qui concerne le leader étudiant Mahmoud Khalil, une disposition de l'Immigration and Nationality Act (INA), qui autorise le secrétaire d'État à expulser une personne dont la présence sur le territoire représente une menace grave pour la politique étrangère. Pour appuyer des mesures qui peuvent sembler fantaisistes ou incompréhensibles, Trump invoque toujours un fondement juridique, il se réfère à des textes de loi qui donnent à ces actes au moins une apparence de légalité.
Trump et ses conseillers excellent dans cet entre-deux. Et le président a nommé suffisamment de juges dans les cours fédérales, et jusqu'à la Cour suprême, pour que ces derniers lui rendent service, a minima en lui donnant du temps. Tout se joue donc dans cet espace ambigu et incertain, dans ce combat politique pour déterminer les limites. Nous ne sommes pas dans un état d'exception, il n’y a pas de dérogation au droit, mais plutôt un vaste effort pour produire un simulacre de droit, qui finit par repousser les limites de ce qui est légal.
Comment expliquez-vous le silence des officiers d’état-major et de la hiérarchie civile du Pentagone, qui sont historiquement très réticents devant la perspective des déployer des forces militaires sur le sol des États-Unis? Ils avaient résisté à une demande semblable de Trump en 2020, au moment des manifestations qui avaient suivi le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis : une digue a-t-elle cédé dans cette institution également ?
Le Pentagone est aujourd’hui sous l’emprise de Trump, par l’intermédiaire de son secrétaire de la défense, Pete Hegseth, qui est lui-même entièrement sous sa coupe. Trump a déjà limogé plusieurs généraux au plus haut niveau de l'armée américaine, y inclus le général quatre étoiles Charles Q. Brown, qui était le chef d’état-major interarmées, ainsi que l’amirale Lisa Franchetti, qui était à la tête de la marine américaine. En tout, six hauts responsables du Pentagone ont été renvoyés, ce qui a semé la consternation dans les rangs de l'armée et une pagaille au sein du département de la Défense. Mais le résultat est bel et bien que les plus hauts gradés savent qu’ils risquent d’être limogés s’ils protestent. Sur ce point, il n’y a aucun doute.
Jusqu’où pourrait aller, d’après vous, ce tournant répressif ?
Nous assistons peut-être au début d’un mouvement de résistance à l’échelle nationale, de la même ampleur que le mouvement Black Lives Matter. Le fait est que la plupart des Américains s'opposent aux tactiques répressives des agents de la police de l’immigration, l’ICE – au fait qu'ils soient masqués, surarmés, et qu'ils enlèvent les gens dans la rue. Les manifestations qui se multiplient tous ces derniers jours ne concernent pas simplement les questions d’immigration, ni un sujet controversé comme Gaza : il s’agit de dénoncer l'usage excessif et abusif de la force par une police brutale. Beaucoup de gens se rallient à cette cause. Cela pourrait déclencher un puissant mouvement social aux États-Unis.