Le pape à Marseille
Lors de sa visite des 22 et 23 septembre 2023 à Marseille, le pape François a renouvelé avec force son appel à secourir les migrants.
Dès les réunions préparatoires du conclave de mars 2013, qui l’élira pape, le cardinal Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, parlait d’une Église « appelée à sortir d’elle-même et à aller vers les périphéries », celles « de la souffrance, de l’injustice, de l’ignorance et de l’absence de foi, de la pensée, de toutes les formes de misère ». Dix ans après son élection, force est de constater qu’il s’en est tenu lui-même, en particulier pour ses voyages, à cette règle : la priorité des périphéries. Délaissant les grands pays d’Europe, où bien sûr on n’a pas cessé de l’inviter et d’espérer sa venue, il s’est rendu dans des continents lointains et des pays où les catholiques sont minoritaires, dans des lieux minés par la violence, la guerre, le déplacement de réfugiés, l’épurations ethnique, etc.
La surprise a été réelle quand la rumeur s’est confirmée il y a quelques mois : il viendrait à Marseille pour clôturer les troisièmes Rencontres méditerranéennes, décidées il y a quelques années par les évêques des pays du pourtour méditerranéen pour réfléchir aux fractures et aux drames qui affectent ces pays, à l’intérieur de chacun et entre eux, notamment le défi migratoire. Après Florence et Bari, il avait été décidé que la troisième rencontre, avec des animations, des concerts, des expositions et des conférences, se tiendrait à Marseille.
Apparemment, Jean-Marc Aveline, cardinal archevêque de Marseille, dont on dit qu’il est dans les petits papiers du pape, avait réussi à le convaincre de venir clôturer ces journées dans sa ville. Selon une présentation du diocèse, Marseille est en effet aujourd’hui « pour beaucoup de personnes, venues d’Orient ou du Sud, la porte de l’Occident. Grande métropole cosmopolite, ville-laboratoire et ville-message […], elle a une mission particulière pour la France et la Méditerranée ». Cette présentation pourra paraître bien emphatique, mais pas fausse, même et surtout si l’on y ajoute la mention de la guerre entre mafias de la drogue, qui a fait une cinquantaine de victimes depuis le début de l’année…
Mais il faut bien le dire : la venue de François à Marseille, ainsi que les innombrables commentaires et propos, pas toujours amènes, qu’elle a suscités ont en partie éclipsé la Rencontre méditerranéenne elle-même, ses réflexions, ses rassemblements festifs de jeunes, ses résolutions s’il y en eut. Très vite, une polémique s’est installée, due à François lui-même : venait-il visiter Marseille et non pas la France, comme il l’avait déclaré quelques semaines auparavant, dans l’avion le ramenant des Journées mondiales de la jeunesse au Portugal ? Mais « Marseille » pouvait-elle remplacer « la France » ? Satisfaction partielle fut donnée aux mécontents près de leur bonnet (national) en annonçant qu’à la messe au stade Vélodrome, l’après-midi du samedi 23 septembre 2023, tous les Français, et pas seulement les Marseillais, étaient invités à participer. On a pu néanmoins mesurer l’ampleur de l’amertume voire de la rancœur anti-François en lisant, peu de jours après le retour du pape, une tribune acrimonieuse de Pierre Manent dans le Figaro : la nation France, « comme les autres nations européennes, ne saurait être l’objet de ses soins ni la destinataire de ses intentions ; en ce qui le concerne, elle n’existe pas ». Il ignorerait toutes les médiations : « On est frappé par la légèreté avec laquelle le pape François considère les attachements humains », « les familles, les cités, les nations, les formes de vie1… ».
L’éternelle question de la laïcité
Il n’était sans doute pas prévu que le président de la République soit présent lui aussi à la messe, donc à un moment proprement religieux : sans surprise, la France politique s’en émut et dénonça une entorse de plus à la loi de laïcité de 1905. Dans Le Monde du 20 septembre, l’historien Jean-Noël Jeanneney montrait clairement (en s’inspirant de l’exemple de Clémenceau et de De Gaulle) que rien ne justifiait qu’Emmanuel Macron assiste à cette messe, même en annonçant qu’il ne communierait pas2. N’empêche : selon une enquête de la chaîne d’information BFMTV, 72 % des Français trouvaient sa présence « normale »… Sauf qu’on peut se poser la question : que savent encore de la messe (et des obligations qu’elle implique) « les Français » – une désignation vide qu’affectionnent les sondeurs – dans une France où le taux de pratique dominicale est descendu à 2 % et où la culture religieuse est devenue chez beaucoup proche de zéro ? Et d’ailleurs, que savent-il encore des normes de la loi de séparation de 1905 ?
Le diocèse de Marseille, puissance invitante de François, était aussi comptable de son financement, estimé à 2, 5 millions d’euros. La vigilance laïque n’a pas manqué de rappeler que toute subvention publique devait être exclue (l’État et la ville se contentant d’assurer la sécurité du pape tout au long de son séjour grâce aux forces de police et de gendarmerie – ce qui n’était pas d’un coût négligeable). Ce non-financement, a fortiori d’un culte par rapport à d’autres, est à la fois logique3 et quelque peu irritant, car les retombées directes pour le commerce et, indirectement, pour le prestige national et international de la ville étaient évidentes. L’Église a donc dû recourir, d’une part, à des partenariats et au mécénat privé, dont l’apport, par le truchement de Rodolphe Saadé, milliardaire libanais, président de Compagnie maritime d’affrètement - Compagnie générale maritime (CMA-CGM) a été décisif, et, d’autre part, aux dons des fidèles. Mais à l’heure du bilan, on s’est rendu compte que ces derniers, surtout lors de la quête à la messe au stade Vélodrome, ont été moins généreux que prévu : in fine, il restait un « trou dans la caisse » de 500 000 euros et, pour le combler, le cardinal Aveline a dû refaire un appel à la générosité des catholiques ayant participé de près ou de loin à l’événement, et même aux non-catholiques.
Le « fanatisme de l’indifférence » : la Méditerranée devenue cimetière
Une autre contestation de la venue du pape s’est fait entendre très vite : ne venait-il pas à Marseille avant tout pour plaider encore la cause des migrants qui meurent en Méditerranée, faute d’être secourus « quoi qu’il en coûte », comme l’exige le droit international de la mer ? François n’allait-il pas tancer (et culpabiliser) une fois de plus les nations d’Europe en leur rappelant le message « inconditionnel » de l’Évangile et de la Bible sur l’accueil des étrangers ? De fait, dès son arrivée le vendredi après-midi, devant le mémorial dédié aux marins et aux migrants disparus en mer et le spectacle d’une mer Méditerranée cimetière, magnifique au soleil bientôt couchant, en présence des dignitaires religieux de l’instance Marseille Espérance4, François dénoncera les « tragédies des naufrages provoqués par des trafics odieux et le fanatisme de l’indifférence ». L’indifférence devenue fanatique : l’expression est quelque peu étrange mais, de fait, les personnes qui risquent de se noyer ne sont pas secourues. « C’est un devoir d’humanité, c’est un devoir de civilisation », martela François. En fin de compte, « Marseille » a donc bien été l’occasion pour lui de renouveler avec force son appel à secourir les migrants.
Hasard tragique du calendrier : son déplacement à Marseille coïncidait avec un nouvel afflux dramatique de migrants sur l’île de Lampedusa. Lampedusa : sa première sortie du Vatican, en juillet 2013, et son premier appel marquant contre l’indifférence… Les migrations en Méditerranée, avec les multiples épisodes qu’elles ont connus et les épreuves qu’elles continuent de traverser, auront sans doute été le drame humain majeur auquel a été confronté le pontificat de François. Ses positions lui ont valu, et lui valent encore, nombre de critiques et d’oppositions, affichées ou non – celles de Pierre Manent, virulent depuis plusieurs années (notamment dans la revue Commentaire), montrant qu’elles sont aussi partagées par des intellectuels catholiques de haut vol.
L’Europe et les migrants
Inutile de revenir longuement sur les objections légitimes des pays européens à l’entrée et à l’établissement de nouveaux migrants sur leur territoire : l’absorption et l’intégration permanentes de flux d’hommes, de femmes et d’enfants de culture et de religion non occidentales (essentiellement musulmanes), semblent devenues quasi impossibles dans des nations elles-mêmes aux prises avec de multiples difficultés et dont les structures d’accueil se sont effondrées. Accusés d’être des fauteurs d’insécurité, venus non seulement pour trouver du travail mais pour profiter d’avantages sociaux et médicaux, les étrangers accueillis créent en outre désormais un risque politique en passe de toucher l’ensemble des pays européens : celui de permettre l’accès au pouvoir (municipal, régional, national) des extrêmes droites européennes, dont leur présence insupportable est l’argument majeur depuis des décennies.
C’est dans ce contexte dangereux que sont rejetés les appels du pape à un accueil sans réserve des migrants qui meurent en Méditerranée sur des bateaux surchargés, affrétés par des passeurs sans scrupules. Fuient-ils la guerre (civile ou autre), la misère économique, la persécution ethnique ou religieuse ? Sont-ils chassés par des pouvoirs (comme, récemment, la Tunisie) qui les accusent de tous les maux et instrumentalisent leur expulsion ? Peu importe au fond : l’Europe entière pourrait reprendre volontiers la formule de Michel Rocard rappelée par Emmanuel Macron dès le lendemain du départ du pape : la France « ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Pour l’extrême droite en France et en Europe, il faut faire savoir, sans faiblesse, qu’ils ne seront pas accueillis et donc agir en conséquence : les refouler sans scrupules humanitaires excessifs. La droite dite classique n’est pas loin aujourd’hui de ces vues, ses interprètes soucieux d’humanité appelant à créer, dans les pays d’origine des migrants, les conditions (économiques, politiques…) qui ne donneraient plus envie de rejoindre l’Europe. C’est peut-être vrai, mais cela relève du vœu pieux, plus encore à l’heure des désordres climatiques.
Dans sa tribune au Figaro, Pierre Manent ne dit pas qu’il est aligné sur cette position mais, en insistant sur les ferments de destruction de la vieille Europe par l’immigration (avant tout musulmane), dit-il vraiment autre chose ? Au nom d’une hospitalité qui ne ferait plus la différence entre « secourir » (du péril mortel en mer) et « accueillir » (durablement sur son sol), le pape François inviterait les nations européennes « à disparaître pour devenir meilleures. Ni la Chine, ni la Russie, ni l’Inde, ni les pays musulmans ne sont concernés par ses appels. C’est autour de la Méditerranée que le grand œuvre doit s’accomplir. Le raisonnement qui conduit à l’effacement des nations implique nécessairement aussi l’effacement de l’Église ». Le pape, adoptant une ligne politique, prônerait de la sorte une nouvelle « civilisation », fondée sur la « religion de l’humanité », et non plus sur l’Église, ses formes instituées et ses sacrements…
Une défense « inconditionnelle » des migrants ?
Des imputations aussi considérables, sans arguments réellement convaincants, sont-elles sincères ou de mauvaise foi5 ? Je ne sais, mais quoi qu’il en soit, je ne pense pas que le pape a une « approche politique » des migrations, comme le prétend Manent. C’est plutôt l’inverse qui est vrai : c’est lui, Manent, qui « y est », dans le politique, en évoquant un « conflit de civilisation » – lequel n’est pas sans rappeler les équivoques d’une sécularisation où, aujourd’hui, l’on défend volontiers les formes traditionnelles, patrimoniales, du christianisme plutôt que la foi au Christ. Le pape François n’est pas non plus, comme Manent le décrit, le naïf – ou le cynique ? – qui ignorerait la différence entre secourir et accueillir. Il n’est pas davantage sans connaître la valeur des attachements prescrits – à une famille, une communauté, une nation. Et quand il rappelle que l’accueil doit être, dans son principe, « inconditionnel », il ne veut pas dire que celles et ceux qui gouvernent les nations, en Europe et ailleurs, doivent mettre en place, de manière volontariste, des « politiques de l’immigration » qui se moquent des sentiments des nationaux. Mais il insiste à juste titre sur les principes d’humanité et de générosité qui doivent guider ces politiques.
Face aux migrations, le pape adopte au fond, comme l’exige sa fonction, un discours fidèle au message évangélique et biblique. Dans l’évangile de Matthieu (25, 34-40), l’accueil de l’étranger parait inconditionnel : l’étranger fait partie de ces « plus petits »dont Jésus dit : « quand vous les recueillez, c’est moi que vous recevez ». Comment faire plus fort qu’une telle identification ? Mais d’autres passages, a fortiori si on regarde aussi l’Ancien Testament, attestent un enseignement plus nuancé, en particulier avec la distinction claire entre l’étranger « qui se trouve déjà dans ton pays » et celui qui est « à l’extérieur », dans un pays étranger.
On pourrait néanmoins retenir que le pape François adopte la leçon la plus radicale, celle que Paul Ricœur appelle la « logique de la surabondance », qu’il oppose à la « logique d’équivalence ». Cette dernière est celle de la Règle d’or : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le semblablement pour eux. » Or ce verset (Luc 6, 31) est immédiatement suivi (Luc 6, 32-34) par trois autres qui semblent le contredire : « Que si vous aimez ceux qui aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs pour recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. » On peut certes légitimement se demander si la logique de surabondance peut avoir une place quelconque en politique. D’une manière générale, répond Ricœur, il serait bon à la fois de discerner la secrète discordance entre logique de surabondance et logique d’équivalence, et de maintenir cet « équilibre instable », cette tension entre elles. Une tension « parfaitement praticable », selon lui, au point de conclure : « Je dirai même que l’incorporation tenace, pas à pas, d’un degré supplémentaire de compassion et de générosité dans tous nos codes – code pénal et code de justice sociale – constitue une tâche parfaitement raisonnable, bien que difficile et interminable6. »
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Au total, la venue du pape à Marseille a été une incontestable réussite, riche d’enseignement divers. Pour autant, tous les sujets de discorde n’ont pas abordés. En interne, des catholiques attentifs à la question ont déploré l’absence totale des victimes d’abus sexuels et spirituels dans l’Église, de leur mention comme de leur présence effective. On a rappelé que le pape n’avait pas admis le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), publié il y a exactement deux ans, ni reçu son président Jean-Marc Sauvé, comme il l’avait promis, et que la question des abus et de leur réparation continue de pourrir l’atmosphère dans l’Église. On peut naturellement répondre que Marseille, destination particulière de la visite du pape, avait aussi un objet particulier, unique : la Méditerranée et son actualité dramatique. On est impressionné, malgré tout, par les termes d’une tribune parue dans La Croix, qui osait rapprocher le sort des migrants et celui des abusés : « Jésus revient dans les victimes d’abus de la part de l’Église autant que dans les victimes d’abus de notre monde ultralibéral. On ne peut combattre l’un sans combattre l’autre. Tant que le pape n’entérine pas le rapport de la Ciase, Jésus reste rejeté par cette génération, qu’il soit migrant perdu en mer ou enfant perdu dans les plis d’une soutane7. »
- 1. Pierre Manent, « Le pape, l’immigration et l’Église catholique face aux nations », Le Figaro, 25 septembre 2023.
- 2. Jean-Noël Jeanneney, « Visite du pape à Marseille : “Rien ne justifie qu’Emmanuel Macron assiste à une messe au Vélodrome” », Le Monde, 20 septembre 2023. Mais il y a tout de même une part d’entourloupe : Emmanuel Macron se dit publiquement agnostique et son mariage (civil) avec une femme divorcée lui interdit l’accès à la communion. En principe, les autorités de l’Église auraient dû le lui signifier s’il avait désiré communier…
- 3. La question se pose aussi ailleurs lors des visites du pape à une nation, comme récemment (début août) au Portugal lors des Journées mondiales de la jeunesse, où l’État a largement participé au financement… et subi de fortes critiques d’adversaires de l’Église. L’inflation et les difficultés économiques en général encouragent évidemment ces refus.
- 4. Une instance créée en 1990 avec le soutien du maire d’alors, Robert Vigouroux, pour favoriser l’entente et la rencontre inter-religieuse.
- 5. Voir Jean-Louis Schlegel, « L’aigreur d’une partie des opposants français au pape François confine à la mauvaise foi », Le Monde, 11 octobre 2023.
- 6. Paul Ricœur, « Équivalence et surabondance. Les deux logiques » [1979], dans Amour et justice, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2008, p. 42.
- 7. David Roussy, « À Marseille, François s’est épargné d’avoir à prendre position sur le travail de la Ciase », La Croix, 29 septembre 2023.