Tolstoï, plus homme que la plupart
À propos de La vie de Léon Tolstoï d’Andreï Zorine
Le soviétologue et professeur de russe à l’Université d’Oxford Andreï Zorine signe une remarquable biographie de Tolstoï. Il aborde la vie et l’œuvre de Tolstoï comme un tout indivisible, en prêtant une attention particulière à son attachement au monde paysan, ses procédés d’écriture et son parcours spirituel.
« Le plus grand des romanciers et nouvellistes russe » selon Nabokov, « Dieu de l’art » d’après Dostoïevski, Tolstoï est un monument, un mythe. Aristocrate certes, mais anarchiste avant tout. Proposer une nouvelle biographie après les innombrables études publiées, c’est prendre le risque de se mettre tous les tolstoïens à dos. L’essai est transformé avec brio par Andreï Zorine. Le soviétologue et professeur de russe à l’Université d’Oxford, signe une remarquable biographie publiée en 2020 en anglais dont les Éditions des Syrtes nous offrent une traduction effectuée à partir de la version russe par Jean-Baptiste Godon : La vie de Léon Tolstoï. Une expérience de lecture.
De Lénine à Isaiah Berlin en passant par Flaubert et Zweig, nombre de commentateurs ont souligné la discontinuité, les contradictions et paradoxes d’un parcours et d’une œuvre. Zorine, quant à lui, s’attache à démontrer la cohérence d’une trajectoire étudiée en quatre temps : « un orphelin ambitieux », « un génie marié », « un guide solitaire » et « une célébrité en fuite ». Le titre affiche clairement le point de vue retenu : aborder la vie et l’œuvre de Tolstoï comme un tout indivisible. Tout compris : aussi bien les textes littéraires que les essais, les carnets personnels et la correspondance que les pamphlets, mais aussi les voyages et la vie familiale, sans oublier le statut de grand propriétaire terrien au domaine Iasnaïa Poliana, l’engagement pour l’abolition du servage, l’idéalisation de la condition paysanne et la simplicité primitive du monde paysan dans laquelle Tolstoï aspire à se fondre.
Tolstoï fonde une « école paysanne » dans son domaine et vingt autres dans les villages des environs, il publie la revue pédagogique Iasnaïa Poliana ainsi qu’un abécédaire et des livres de lecture pour enfants. Aussi s’intéresse-t-il de près aux nouvelles méthodes pédagogiques. Si les écoles européennes qu’il a visitées en 1860 le déçoivent, tant les méthodes appliquées ressemblent à celles pratiquées en Russie, les préceptes rousseauistes exposés dans l’Émile inspirent un système d’éducation libre, fondé sur les besoins réels des paysans. Zorine présente les lignes de forces de l’« école Tolstoï » : « Le pédagogue de Iasnaïa Poliana ne voulait enseigner aux enfants que ce qui pouvait présenter pour eux un intérêt pratique ou moral. Il leur lisait des livres, leur présentait les grands évènements de l’histoire russe, notamment les guerres napoléoniennes, et partageait avec eux son expérience. Les sciences étaient étudiées au contact de la nature à l’occasion de promenades. Les enfants de paysans qui devaient assister leurs parents dans les travaux domestiques étaient autorisés à quitter l’école à leur discrétion. Les châtiments corporels, pratique courante à l’époque, étaient proscrits. L’école était ouverte aux filles. »À Iasnaïa Poliana, la pédagogie était collaborative, l’écrivain voulant même prendre des leçons d’écriture auprès des enfant des paysans. Cette volonté « trahit la profonde insatisfaction qu’il éprouvait à l’égard de son métier littéraire », commente le biographe qui souligne que les textes publiés dans Iasnaïa Poliana « figurent parmi les meilleures pages de la prose produite par l’écrivain avant ses grands romans ».
Zorine rappelle que dès le premier récit Enfance (1852), l’écrivain place la narration à la frontière de la fiction et de l’autobiographie. Par la suite, il n’aura de cesse de présenter « des personnages fictifs d’un point de vue autobiographique mêlant enquête journalistique, appréciations morales, observations psychologiques et conclusions philosophiques ». Pour Tolstoï, le procédé du montage présuppose que les lois générales qui sous-tendent le cours de l’histoire peuvent être découvertes grâce à la « reproduction littéraire des souvenirs ». En précisant que la personnalité est subordonnée aux lois régissant son mouvement, ce qui exige que l’on renonce « à la croyance en l’unité immuable de sa propre personnalité ». Zorine commente : « Les pensées, sentiments et décisions de tel ou tel individu ne sont déterminés que dans une très faible mesure par l’inclination de sa conscience, ils sont plus largement, selon Tolstoï, le produit d’innombrables impulsions extérieures qui s’entrechoquent dans son âme et la rendent constamment mobile et fluctuante. » C’est ce procédé que l’on retrouve notamment dans des textes aussi différents que Les Récits de Sébastopol (1855) et Guerre et Paix (1867).
Concernant les partis pris de Tolstoï : le pacifisme, l’anarchisme, la critique de l’État, la dénonciation de la « barbarie patriarcale »et de la servitude volontaire, ces positions sont déjà présentes dans Les Récits de Sébastopol ainsi que dans sa correspondance des années 1850. Certes, elles sont affirmées de manière plus corrosive dans les essais Le salut est en vous (1893), Guerre et révolution. La fin d’un monde (1906), ainsi que dans le dernier grand roman Résurrection (1899), où la critique subversive de l’Église s’exprime par la simple profanation du langage sacré. De la même manière, longtemps avant la fracture médiane des cinquante ans séparant une « période littéraire » (avant) d’une « période morale » (après), le bien, le juste, le salut sont les thèmes majeurs auxquels l’écrivain donne la priorité dès les premiers Journaux et carnets intimes de 1847. Zorine pourrait faire sienne la formule de Dominique Fernandez : « Il n’y a pas deux Tolstoï : un merveilleux conteur d’une part, un ennuyeux prédicateur d’autre part. Les deux Tolstoï ne sont qu’un seul1. »
L’épisode traumatisant du 2 septembre 1869 dans un hôtel d’Arzamas est souvent présenté comme un moment de bascule. Cette nuit-là, confronté à l’inéluctabilité de la mort et à l’absurdité de la vie, un accès d’angoisse saisit Tolstoï. Sa correspondance ainsi qu’un texte inachevé datant de 1884 en témoignent : « En sortant dans le couloir, je pensais m’éloigner de cette chose qui me suppliciait. Mais elle me suivit et plongea tout dans les ténèbres. C’était plus terrifiant encore. “Quelle bêtise !” pensai-je. “Qu’est-ce qui m’angoisse ainsi ? De quoi ai-je peur ?” “De moi”, répondit la mort d’une voix blanche. “Je suis là.” Un frisson glacial me parcourut l’échine. Oui, la mort. Elle viendrait, elle était même là où elle ne devait pas être » (extrait de Notes d’un fou).
Cet épisode renvoie à la vie militaire de l’auteur dans le Caucase et en Crimée, à sa présence au chevet de son frère Nikolaï agonisant (1857) et, plus particulièrement, au conte Trois morts (1859) qui fait l’éloge de la capacité du vivant, d’un paysan et d’un arbre, à accepter la mort. Que ce soit avant ou après Arzamas, l’écrivain n’eut peur de la mort, si ce n’est de mourir dans la dignité. Zorine précise en référence au texte Trois morts : « Tolstoï souhaitait apprendre de l’attitude du paysan, sinon du végétal, face à l’inévitable issue, se fondre dans la nature qui ne faisait aucune distinction entre les êtres. » Montaigne n’est pas loin : « la préméditation de la mort est préméditation de la liberté… Le savoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte. » (Essais, I).
Cela dit, la mort reste omniprésente dans les grands romans que Tolstoï met alors en chantier. Elle s’impose comme une étape d’un cycle naturel dans Guerre et Paix (1867) et accompagne « l’auteur tout au long de l’écriture de son deuxième roman [Anna Karénine(1877)] qui s’ouvre par la fin tragique d’un cheminot broyé sous les roues d’un train et se termine de la même manière par le suicide d’Anna. […] Le suicide d’Anna incite Vronski à défier son destin à la guerre, la disparition de son frère plonge Levine dans un profond désespoir dont il ne réchappe que par la rencontre inattendue de la foi. »
La nouvelle foi de Levine fait écho à l’évolution du parcours spirituel de Tolstoï formulé dans Confession (1879) et qui conduit l’auteur à élaborer, dans Quelle est ma foi ? (1884), une philosophie religieuse, morale, politique, sociale et économique aussi cohérente que rigoureuse. Le biographe résume l’évolution de l’écrivain : « la religiosité instinctive de son enfance, les tentations et les péchés de sa jeunesse, ses préoccupations littéraires et domestiques, l’insupportable désespoir que lui causait son incroyance, la réception de l’orthodoxie, l’abjuration de cette dernière, et sa compréhension personnelle des vérités simples et éternelles du christianisme authentique ».
Malgré cette réorientation, l’auteur ne délaisse pas pour autant la littérature. L’angoisse existentielle qui tenaille Tolstoï se retrouve dans la célèbre nouvelle La Mort d’Ivan Ilitch (1886), où la mort donne accès à la découverte du sens de la vie et à la lumière, thème repris dans le drame resté inachevé Et la lumière luit dans les ténèbres – clin d’œil manifeste au tableau la Montée des bienheureux vers l’empyrée de Jérôme Bosch (vers 1505-1515). Zorine attire l’attention sur le fait que la récurrence de la mort ne doit pas masquer ce qui a le plus angoissé Tolstoï : le potentiel illimité de pitié et d’amour est menacé par la soumission volontaire à des idéologies, au consumérisme et à la violence institutionnelle (que ce soit celle de l’appareil étatique, militaire ou religieux).
Enfin, concernant sa conception de la vie conjugale, exposée dans La Sonate à Kreuzer (1889) et qui transpose la philosophie religieuse de Tolstoï, là encore l’écrivain n’abandonne pas la littérature, comme le démontre le troisième et le dernier grand roman Résurrection (1899), racontant l’histoire d’un intellectuel repentant et d’une prostituée au bon cœur trouvant le salut dans l’amour et l’entente réciproque : « un roman de grande envergure, l’œuvre littéraire où les conceptions de Tolstoï sont le mieux développées, et l’un des plus vastes tableaux de la société russe proposés par l’écrivain et plus généralement par la littérature nationale ». Certes, l’écrivain entend mettre son art au service de ces idées, il n’en demeure pas moins, comme le souligne Fernandez, que c’est une « œuvre admirable, souvent éblouissante, un modèle de littérature “engagée”, un livre de combat jamais lourd ni ennuyeux, un grand roman de critique sociale et politique, dénonçant l’ensemble de l’institution judiciaire et carcérale, cette machine d’État qui ôte au détenu sa dignité de “créature humaine” pour en faire une “chose”2 ».
En compagnie de Zorine, le lecteur découvre l’actualité d’un Tolstoï non conformiste, anarchiste, prônant la non-violence, le végétarisme, la frugalité, le retour à la nature et à un mode de vie plus simple, appelant à la décroissance : « “Comment ! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité ?” Parfaitement, répondrai-je ; vos villes avec leurs quartiers de misérables, les slums de Londres, de New-York et des autres grands centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les prisons et les échafauds, les millions de soldats ; oui, on peut sans regret supprimer tout cela. » (Le refus d’obéissance, 1905).
À l’âge du brutalisme – Achille Mbembe caractérise ainsi une époque saisie « par le pathos de la démolition et de la production, sur une échelle planétaire, de réserves d’obscurité » où le pouvoir se constitue et se reproduit par fracturation et fissuration3 – Tolstoï lance un appel à la fraternité universelle, au « commun ». Evgueni Ivanovitch Zamiatine affirmait en 1932 « qu’il n’est de vraie littérature que produite non par des fonctionnaires bien-pensants et zélés, mais par des fous, des ermites, des hérétiques, des rêveurs, des rebelles et des sceptiques ». Tolstoï était de ceux-là.
La force de la biographie que propose Zorine est de démontrer la cohérence d’une trajectoire et d’une œuvre en convoquant systématiquement des textes aussi différents que les grandes œuvres, les essais, les carnets et la correspondance de Tolstoï ainsi que d’innombrables témoignages provenant du cercle familial ou des contemporains de l’écrivain – notamment Dostoïevski, Tchekhov, Tourgueniev et Gorki. Ce dernier voyait en Tolstoï un « homme-humanité » ; aux yeux de Stefan Zweig, Tolstoï « n’a pas été d’une espèce différente, ni plus haute que les autres esprits de son siècle. Seulement il a été plus homme que la plupart, plus moral, plus intense, plus lucide, plus éveillé et plus passionné ».
- 1. Dominique Fernandez, Avec Tolstoï, Paris, Grasset, 2010, p. 14.
- 2. Ibid., p. 25.
- 3. Achille Mbembe, Brutalisme, Paris, La Découverte, 2020.