CC-BY-4.0: © European Union 2019   Source: EP
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Ilham Tohti, prix Sakharov 2019

Le prix pour la liberté de l’esprit a été décerné au défenseur des droits de la minorité ouïgoure en Chine.


Le 18 décembre 2019, le Parlement européen a décerné le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit à l’économiste ouïgour, Ilham Tohti pour avoir promu « le dialogue et la compréhension mutuelle entre les Ouïgours et les autres peuples de la Chine ». Universitaire connu pour ses travaux sur les relations entre la minorité turcophone et musulmane, vivant au Xinjiang dans le Nord-Ouest de la Chine et l’ethnie Han majoritaire, Ilham Tohti est toujours emprisonné depuis son arrestation le 15 janvier 2014.

En effet, une condamnation à la prison à perpétuité assortie d’une saisie de tous ses biens a été prononcée à son encontre en septembre 2014 pour « séparatisme » par le tribunal d’Ürümqi, capitale de la région autonome du Xinjiang. Aussi, le prix a été décerné à Strasbourg en présence de sa fille, Jewer Ilham. Acceptant ce prix au nom de son père, elle a indiqué être sans nouvelles de lui depuis 2017. Le président du Parlement européen, David Sassoli a fait part de sa tristesse constatant « qu’exercer sa liberté de penser ne signifie pas pour autant être libre », en ajoutant « nous appelons le gouvernement chinois à libérer Tohti et nous appelons au respect des droits des minorités en Chine ».

Ce choix du Parlement européen confirme la distinction de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qui lui avait auparavant décernée le prix Václav Havel, le 30 novembre 2019. Précédemment, cet économiste diplômé de l’université centrale des nationalités[1] à Pékin avait été distingué en 2016 par le prix Martin Ennals[2], attribué par les associations de défense des droits de l’homme pour avoir dénoncé la répression qui s’est abattue sur les Ouïgours, ethnie turcophone et mulsulmane. Ilham Tohti a été également distingué en avril 2014 par le PEN/Barbara Goldsmith Freedom to Write Award, un prix américain des droits de l'homme décerné aux écrivains qui se battent pour la liberté d’expression.

Enseignant de droit constitutionnel et de commerce international à l’université de Chine des Ethnies[3], Ilham Tohti se fait connaître par ses conférences en économie et géopolitique suivies non seulement par les étudiants ouïgours, mongols et tibétains mais également par des étudiants Han. Pour élargir son audience, il crée en 2006 Uyghur Online, un site internet bilingue publiant en ouïgour et en chinois des articles sur les questions sociales. Accusé de servir de relais aux extrémistes au sein de la diaspora ouïgoure, ce site est fermé en 2008 par les autorités chinoises. Dans une interview à Radio Free Asia en mars 2019, Ilham Tohti critique la politique de Nur Bekri, gouverneur de la Région autonome du Xinjiang, favorisant simultanément la venue de travailleurs migrants au Xinjiang et l’expatriation de jeunes femmes ouïgoures vers l’Est de la Chine. Appelant à une interprétation plus stricte de la loi régissant l’autonomie ethnique régionale, il est interpellé dans le mois et accusé de séparatisme.

Le 5 juillet 2009, des émeutes ethniques éclatent entre Ouïgours et Han dans la capitale du Xinjiang, Ürümqi, causant le décès de plus de cent cinquante personnes en majorité Han selon le gouvernement. Le 6 juillet, le gouverneur Bekri accuse Uyghur Online d’avoir suscité la violence en propageant des rumeurs. Radio Free Asia annonce être sans nouvelles d’Ilham Tohti après son interpellation à domicile le 8 juillet 2009. Une pétition réclamant sa libération est alors lancée sur Internet par le dissident chinois Wang Lixiong[4] et l’activiste tibétaine Woeser, son épouse. Cet appel est co-signé par d’autres dissidents chinois comme Ran Yunfei et également par des ONG comme Reporters sans frontières et Amnesty International. Après que l’administration Obama eut fait part de ses « préoccupations », Ilham Tohti est libéré le 23 août avec un autre dissident chinois, Xu Zhiyong[5]. Il lui est alors enjoint de ne pas critiquer la gestion gouvernementale des émeutes et de ne pas quitter Beijing. En janvier 2014, ses ordinateurs personnels sont saisis à domicile et il est de nouveau arrêté pour être détenu au centre de détention n° 1 de la Région autonome du Xinjiang. Son procès devant la Juridiction intermédiaire du Peuple à Urümqi est qualifié « d’affront à la justice » par Amnesty International. Le 24 septembre 2014, John Kerry, alors Secrétaire d’État des États-Unis, critique la sentence d’emprisonnement à perpétuité qui le frappe et appelle à sa libération.

Loin d’appliquer la politique d’autonomie économique et de dialogue inter-ethnique prônée par Ilham Tohti depuis le début de son engagement pour se protéger du séparatisme (suite aux attaques des 27 et 29 juin 2013 de séparatistes ouïgours contre les établissements publics du Xinjiang) voire du djihadisme, l’État chinois mène une politique sécuritaire fondée, selon Human Rights Watch, sur des « violations de la vie privée pour tous » qui concernent prioritairement la population ouïgoure.

Ayant déjà interdit les barbes « suspectes » pour les hommes et le voile pour les femmes, l’administration chinoise vient de bannir une douzaine de prénoms musulmans comme Mohamed, Saddam ou Medina, les parents réfractaires voyant leur enfant privé du hukou, document administratif indispensable pour se déplacer à l’intérieur du territoire chinois. Les autorités chinoises incitent également à dénoncer tout signe de radicalisation par une récompense financière. Suite à un attentat à la voiture piégée en décembre 2018 ayant fait un mort dans la province majoritairement ouïgoure de Bayindol, à l’extrême-Ouest du Xinjiang, des équipements GPS automobiles conditionnent désormais le ravitaillement dans les stations-services pour suivre les déplacements automobiles à l’aide du système BeiDou. Des « camps d’entraînement politique » ont été mis en place pour pratiquer la « rééducation » des « suspects » (un pèlerinage à la Mecque ou un contact avec un étranger suffirait pour être suspecté) : selon Radio Free Asia, dans la province de Kashgar (point de rencontre des anciennes routes de la soie du Nord et du Sud, avec une population ouïgoure à 90 %) près de 120 000 Ouïgours y seraient retenus sans être formellement inculpés de délit.

Dans cette province très majoritairement musulmane, toute pratique religieuse est désormais proscrite pour les enseignants et leurs élèves au sein de l’école. Le ministre chinois de la Défense, Chang Wanquan, évoque un « mur d’acier » pour sécuriser les frontières communes avec l’Afghanistan, le Kazakhstan et le Pakistan : les attaques au couteau perpétrées par des djihadistes ouïgours en février 2019 ont suscité le déploiement des forces antiterroristes dans les principales villes du Xinjiang. Tout aussi préoccupante au plan des droits humains selon Human Rights Watch, est la collecte systématique d’échantillons d’ADN, d’empreintes digitales, d’images de l’iris et des groupes sanguins sur la population âgée de 12 à 65 ans du Xinjiang lors des examens médicaux annuels gratuits par les autorités chinoises[6]. Dans un pays où la reconnaissance faciale envahit désormais le quotidien, de telles mesures font craindre un alourdissement du joug étatique qui pèse sur les minorités de l’Empire du Milieu.

Cependant, quelle que soit la stratégie d’autodétermination du peuple ouïgour, la région autonome du Xinjiang représente pour la Chine un espace stratégique de projection de son économie vers l’ouest, annoncé par le projet des nouvelles routes de la soie. De ce point de vue, les discussions sur l’asymétrie des échanges sino-européens entre le Premier ministre chinois Li Keqiang et la nouvelle présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen pour un partenariat stratégique en matière de sécurité internationale permettraient de favoriser une politique d’apaisement au Xinjiang et de négocier une révision du procès d’Ilham Tohti, qui a eu le courage de s’engager en faveur du dialogue inter-ethnique dans un contexte particulièrement difficile.

 

[1] Désormais université des ethnies de Chine, fondée en 1941 à Pékin, en réaction à l'occupation japonaise, il s'agissait de l'école supérieure la plus ancienne pour les minorités ethniques. Y a succédé désormais l'université des minorités de Chine.

[2] Honorant la mémoire de Martin Ennals, secrétaire général d’Ammesty International de 1968 à 1980, ce prix est décerné par un groupe réunissant les principales organisations internationales des droits de l’homme.

[3] La plus prestigieuse des universités dédiées aux minorités ethniques chinoises, anciennement dénommée « université centrale des nationalités ».

[4] Auteur du roman de politique fiction Huanghuo (Péril jaune), Wang Lixiong, spécialiste de la question tibétaine, anime un site internet consacré à la « démocratie par étapes ».

[5] Fondateur du Mouvement des nouveaux citoyens et co-fondateur de l’initiative pour une constitution ouverte, le dissident Xu Zhiyong a été condamné à quatre ans de prison pour « trouble à l’ordre public par rassemblement d’une foule » en janvier 2014 et libéré le 15 juillet 2017.

[6] Voir le rapport de Human Rights Watch, 13 décembre 2017.