Un jour de pluie à New York : Photo Elle Fanning | Copyright 2019 Gravier Productions, Inc., Photo by Jessica Miglio
Un jour de pluie à New York : Photo Elle Fanning | Copyright 2019 Gravier Productions, Inc., Photo by Jessica Miglio

Un jour de pluie à New York

Comme dans Wonder Wheel[1], Woody Allen passe son aigreur sur un autre personnage de femme auquel il refuse la moindre complexité pour la réduire à l'état de marionnette stéréotypée de sitcom.


Woody Allen revient aux sources, à Manhattan. Après s'être malencontreusement exilé dans le Coney Island populaire des années 50 pour Wonder Wheel (2018), le cinéaste retrouve le New York chic et snob, quelque part entre trois des hôtels les plus anciens et les plus chers de la ville, le Pierre, le Carlyle et le Plaza.

On l'aura compris, dans Un jour de pluie à New York, Woody Allen est comme chez lui dans la description d'un milieu qu'il connaît bien, au croisement de deux élites, celle de la bourgeoisie argentée et celle des artistes, - du cinéma d'auteur en l'occurrence -, qu'il égratigne d'autant plus qu'elles le fascinent.

Deux jeunes gens viennent passer un week-end en amoureux à New York, loin de leur université chic et rurale. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu. Le héros (Timothy Chalamet) va retrouver goût à l'urbanité et l'héroïne provinciale (Elle Fanning) va approcher le monde des artistes qu'elle croyait inaccessible.

Le film se veut léger, comme son personnage de jeune héros dandy qui hésite entre deux modes de vie, et qui, dans la plus belle séquence du film, découvre sa mère sous un aspect qu'il était loin de soupçonner.

On n'oubliera pas la première apparition de Madame Mère, dans une sublime robe de faille bouton d'or : la comédienne Cherry Jones lui donne d'emblée un caractère à la fois élégant et autoritaire et le spectateur la repère dans la foule des invités avant même que la caméra ne s'attache à elle. Après avoir chassé l'escort girl dont son fils Gatsby ( ! ) s'est affublé pour dissimuler l'absence de la fiancée officielle, elle explique à son rejeton que, si elle a su repérer la prostituée, c'est parce qu'elle-même l'a été, d'où son exigence dans l'éducation  d'un fils pour lequel elle a voulu le meilleur. La force de cette séquence tient à ce que cette révélation s'opère sans pathos : Cherry Jones joue la froideur clinique et la scène tient toute émotion à distance, renforçant ainsi le côté glaçant de cette mère étouffante.

Voilà pour le meilleur. Parce que malheureusement, comme dans Wonder Wheel[1], Woody Allen passe son aigreur sur un autre personnage de femme auquel il refuse la moindre complexité pour la réduire à l'état de marionnette stéréotypée de sitcom. En effet, la petite fiancée, Ashleigh, est plus sotte que de raison. On imagine bien qu'une gamine (encore qu'elle exhibe une carte d'identité pour prouver qu'elle a vingt et un ans), qu'une jeune femme de Tucson donc, soit décrite comme une midinette, blonde, nunuche et éblouie parce qu'un cinéaste (Liv Schreiber alias Woody Allen), un scénariste très arty (Judd Lawe), et même un acteur célèbre (Diego Luna), clairement émoustillés par sa jeunesse et sa fraîcheur, s'intéressent à elle. Certes, Ashleigh vit tout au premier degré, mais à aucun moment un éclair de doute ou d'intelligence ne traverse ce personnage aussi charmant que ripoliné.

Mais surtout, pourquoi serait-elle le seul personnage dénué de toute épaisseur ? Ce que l'on pourrait supporter si tout un récit le généralisait devient inquiétant lorsqu'il n'est porté que par elle-seule.

Déjà, dans son précédent film, Woody Allen avait surtout caricaturé un personnage de femme, une mégère vieillissante (Kate Winslet), en accentuant sa déchéance sans aucune indulgence et surtout, comme pour le personnage de Elle Fanning, sans jamais lui donner une chance. Si dans Un jour de pluie à New York le principe renoirien de « chacun a ses raisons » est valable pour la mère ou le héros, voire pour le personnage de réalisateur passablement ridiculisé, il ne s'applique pas à cette toute jeune femme.

Pourquoi conforter à tout jamais le stéréotype machiste de la ravissante ingénue ?

On le regrette, car, autant les remous des procès en cours (accusation de viol portées par la belle-fille du cinéaste à son encontre) ne nous intéressent pas ici, autant on a envie de dire qu'un artiste est responsable de l'imaginaire qu'il déploie dans ses œuvres.

 

 

[1] Carole Desbarats, « Trois portraits de femmes : Wonder Wheel, Pentagon Papers, Jusqu’à la Garde », Esprit, février 2018.