Miriam Cahn, ma pensée sérielle
Palais de Tokyo, jusqu’au 14 mai 2023
Les pulsions libérées par les représentations de Miriam Cahn viennent remuer des tréfonds humains. Le très intime ainsi surexposé relève-t-il de la complaisance ou d’un miroir que l’on ne voudrait précisément pas voir ?
La puissance de la peinture de Miriam Cahn peinture n’a d’égal que le malaise qu’elle génère. L’accrochage emporte d’abord dans la lumière du Palais de Tokyo. Le vent souffle haut et fort : grandes toiles suspendues à des épingles, panoramas noir et blanc, corps cadrés-décadrés, stridences de couleurs, extinction de tons. Le geste pictural use de coulures, d’empreintes corporelles, de compositions chromatiques très construites. Dans les œuvres les plus figuratives, les gestes et postures dévoilent l’abandon de corps à nu, les visages étant le plus souvent sommairement tracés. Dans les grands monochromes plus énigmatiques, on projette des paysages envoûtants. Puis c’est la violence qui s’invite, radicale, dans deux plus petites salles : crudité du sexe, de la violence et de la mort. Le rêve vire aux cauchemars les plus sombres. Malgré l’avertissement à l’entrée de ces salles du « risque d’être heurté dans sa sensibilité », il est difficile de ne pas encaisser le coup.
La polémique qui vient de se clore à leur sujet est malheureusement bien pauvre au regard des problématiques en jeu. Le tableau Fuck abstraction figure une scène de fellation ambiguë, pouvant suggérer celle d’un enfant sous la contrainte de viol. Il a fait l’objet d’une plainte le 23 mars 2023 pour pédopornographie, de la part de six associations pour la protection de l’enfance, de l’inceste et du viol. Le tribunal administratif de Paris a tranché le 28 mars en faveur de la liberté d’expression et de la création : l’œuvre ne sera pas décrochée de l’exposition, une issue somme toute prévisible. Un tweet d’animateur de télévision, suivi d’une pétition, et une procédure de quelques jours ont fait parler de l’exposition, en éclipsant les questions les plus dérangeantes qu’elle soulève. Elles ne concernent pas tant la morale que la manière dont y est traitée la violence brute, et l’effet produit sur le regardeur.
En effet, quelque chose met mal à l’aise, très mal à l’aise. La série accrochée dans ces salles joue bien plus sur nos émotions les plus ambivalentes que sur la provocation. Les pulsions libérées par la représentation viennent remuer des tréfonds humains. Le regardeur y est « piégé » sans distanciation possible. Le très intime ainsi surexposé relève-t-il de la complaisance ou d’un miroir que l’on ne voudrait précisément pas voir ?
De petits écrans vidéo, dispersés çà et là sur un coin de mur, présentent en silence des montages conçus par Miriam Cahn. S’y succèdent des tableaux figurant corps macabres, accouchement sanglant, fellation, masturbation, scènes de torture… On peine à suivre les changements de registre, associés parfois sur une même toile. Quelle est la part de fantasme ? Quelle est la part de fascination morbide au contraire ? Comment les dissocier ? L’une et l’autre ne sont évidemment pas incompatibles. Mais, ici, l’intrication les met sur le même plan. Plus on les regarde, plus ces corps nous deviennent finalement étrangers, privés de visages ou à peine tracés. La peinture semble vider les chairs de toute identité ; il n’y a personne qui nous concerne, à l’intérieur. Dès lors, la crudité de leurs poses prend une tournure dérangeante : inappropriée ? Obscène ? Malsaine ? Perverse ?
Mare nostrum, 2021 (femme hissant un bébé, mère et enfant) et Montre !, 2021 (sexe)
L’intention de l’artiste ne fait qu’accroître le malaise. Dans ces salles, Miriam Cahn a elle-même choisi de rassembler ses œuvres inspirées par des guerres récentes. Elle entend donner forme à sa révulsion face aux atrocités humaines pour y faire face et nous y conduire aussi. Dans ses propos sur des toiles du printemps 2022, elle se réfère directement aux massacres de Boutcha, en Ukraine. Elle explique aussi vouloir rétablir ce que les images médiatiques affadissent, et leur restituer un visage « réel » afin que l’on ne puisse pas en détourner le regard. Elle écrit l’épreuve pour elle-même de revoir le lendemain ce qu’elle a peint la veille.
Le message est clair, la peinture est forte et, pourtant, on doute d’avoir bien perçu cette dénonciation de la violence, comme celle de la guerre. Un écart s’est creusé entre l’impact des œuvres dans l’exposition, leur force incontestable, et ce qu’en dit l’artiste (comme les commentaires sur l’exposition d’ailleurs). Faut-il consentir à la catharsis proposée ou résister à un engloutissement pervers ? On sait le seuil ténu et dangereux à franchir.
Alors on peut penser aux photographies de Boris Mikhaïlov, d’une insoutenable crudité elles aussi face à l’horreur, mais où l’humanité des modèles semble garder son pouvoir de sauver de tout. Ou encore convoquer en mémoire, la peinture de Bacon, affrontant ces mêmes démons humains. Sauf qu’il y endosse et assume d’abord les siens avant de nous renvoyer aux nôtres. Avec Mikhaïlov et Bacon, on se transforme en un autre soi-même, on se reconnaît capable du pire, on contacte sa propre pulsion de violence et on change encore son regard sur l’autre. L’efficience de la peinture opère pleinement. L’œuvre de Miriam Cahn, elle, laisse sous un choc dont on ne sait pas quoi faire ni penser. La sincérité de l’artiste n’a pas à être mise en doute en soi, et il y aurait bien plus à dire de son œuvre et de cette exposition. Reste ce flottement intérieur très inconfortable : avons-nous été floués par une complaisance mortifère et insidieusement manipulés avec nos propres pulsions ?