Venezuela, Ukraine, Taïwan : la chute de la maison Monde
Plus encore que le retour des sphères d’influence ou de la doctrine Monroe, il faut voir la capture de Maduro comme un incident global qui met en évidence l’émergence d’un néo-impérialisme sino-russo-américain guidé par la haine de l’Europe libérale.
À la fin de la nouvelle d’Edgar Poe, « la Chute de la Maison Usher », le narrateur, se retournant vers la demeure qu’il vient de fuir avec horreur, contemple la lune pourpre pointant à travers ses lézardes : « Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de sang, et maintenant brillait vivement à travers cette fissure à peine visible naguère, qui parcourait en zigzag le bâtiment depuis le toit jusqu’à la base. Pendant que je regardais, cette fissure s’élargit rapidement. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles s’écrouler en deux. » Comme dans un roman gothique, le spectateur du monde est saisi de terreur face à la chute de la maison Monde qui, fissure après fissure, se creuse de béances sous la poussée d’un Pouvoir sans limite.
Notre tête tourne quand les premiers à condamner la décapitation éclair du gouvernement vénézuélien par les forces spéciales américaines sont aussi les premiers à bafouer jour après jour l’ordre international : la Russie de Poutine condamné pour crimes de guerre et coupable d’invasions de pays souverains européens comme la Géorgie ou l’Ukraine ; la Chine qui n’a jamais respecté les décisions du tribunal international du droit de la mer dans ses atteintes à la souveraineté maritime des Philippines et qui ne se refuse pas le droit d’user de la force pour conquérir Taïwan (toujours reconnue à l’ONU par 13 pays dans le monde). Après le moment de la démondialisation économique provoquée par le Covid-19, la guerre des droits de douane et la redéfinition stratégique des relations commerciales, voici venu le temps de la démondialisation juridique.
L’interprétation de l’événement et ses conséquences sont complexes et doivent se faire à plusieurs niveaux. Certes, on pourrait se réjouir de l’élimination d’un dictateur : une enquête de l’ONU avait mis en lumière fin 2025 la « répression systématique et coordonnée contre les opposants depuis plus d’une décennie » dans un pays fui par un quart de ses habitants. Cependant, que seul Nicolás Maduro ait été enlevé, que le reste du gouvernement reste en place et que son opposant (Edmundo Gonzalez, élu en 2024 avec 67% des voix selon des organismes indépendants) ne semble pas plus proche du pouvoir, tout cela limite l’impact « démocratique » d’une telle opération. Plus encore, une telle atteinte grave à l’ordre international ne peut qu’encourager d’autres acteurs disposants d’un avantage militaire asymétrique à procéder de même. En même temps, ceux-ci n’ont pas vraiment besoin du contre-exemple américain pour mal-agir, même si cela les aide toujours à se dédouaner. Si la Chine n’a pas encore envahi Taïwan, ce n’est pas par respect du droit international : elle s’en embarrasse peu au Tibet, au Xinjiang et à Hong-Kong. Les freins à une intervention contre Taipei se trouvent sans doute plus du côté opérationnel que moral.
Si la Chine n’a pas encore envahi Taïwan, ce n’est pas par respect du droit international.
Plus profondément, on notera deux choses. D’une part, un droit international affaibli n’est pas que conséquence mais aussi cause d’un tel événement : tant que celui-ci manquera de capacité de dissuasion plus puissante que celle des États, il restera lettre morte. D’autre part, le fait même que tout cela se produise sans réaction ou presque de l’opinion publique, tétanisée et incrédule, contribue à le rendre possible : le lent délitement du cours du monde va de pair avec la mithridatisation des foules à la catastrophe et une telle habituation au mal le facilite encore.
Quelle grille géopolitique pour lire l’événement ? L’intervention au Venezuela pourrait chercher à rassurer sur la crédibilité de la puissance américaine, seule capable d’une telle synergie entre les différents domaines cyber, aérien, terrestre pour déjouer le nec plus ultra des radar russes (S-300VM) et chinois (JYL-1, JY-11B, JY-27). Après la chute d’Al-Assad en Syrie, cela souligne à nouveau les limites des « partenariats stratégiques mutuels inébranlables » signés par Pékin et Moscou. Le jour même, l’envoyé spécial pour l’Amérique latine de la Chine, Qiu Xiaoqi, réaffirmait « l’amitié indestructible entre Caracas et Pékin ». Les garanties de sécurité sino-russes protègent donc encore moins que les résolutions de l’ONU (et c’est mettre la barre assez bas). Toutefois, la nature de l’opération reste encore à évaluer : la prouesse américaine pourrait relever du show opérationnel cachant un accord entre les deux pays pour éliminer un élément gênant (le président) qui faisait obstacle à un deal pétrolier, imposé comme « solution » à la crise diplomatique. De fait, Trump a signalé le 8 janvier sur son réseau antiphrastiquement nommé Truth Social que le « régime intérimaire du Venezuela allait allouer 30 à 50 millions de barils aux États-Unis ».
À un niveau plus global, on pourrait y voir la preuve de la mise en place d’une « stratégie des sphères d’influence » : en laissant l’Ukraine à la Russie et les deux mers de Chine à Pékin, les États-Unis se donneraient la possibilité de « diriger » l’Amérique. Toutefois, la région reste essentielle pour la Chine (15% de ses exportations de pétrole est d’origine sud-américaine) et on n’imagine pas Washington laisser l’Asie à Pékin. Ce qui se met en place, c’est plutôt la stratégie américaine de contrer sa dépendance aux terres rares en raréfiant l’accès chinois à l’or noir (avec l’Iran en ligne de mire). Plus encore que le retour des sphères d’influence ou de la doctrine Monroe, il faut voir la capture de Maduro comme un incident global qui met en évidence l’émergence d’un néo-impérialisme sino-russo-américain guidé par la haine de l’Europe libérale. De sorte qu’on se demande avec fatalité et angoisse quelle sera la prochaine victime : Colombie ou Groenland ? Formose ou les Senkaku ? la Finlande ou la Pologne ?
Enfin, ces fêlures dans la maison Monde sont comme l’écho des coups portés contre la maison Terre. Le dérèglement climatique de l’atmosphère n’est que la conséquence du dérèglement anti-climatique de la noosphère se traduisant par la montée des eaux de la déraison politique.