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L’Europe d’après. Pour un nouveau récit de l’élargissement

L'adhésion des pays des Balkans à l'Union européenne ne représenterait pas tant un élargissement qu'une unification de l'Europe, conforme aux principes fondateurs de la construction européenne. Si l'Europe veut peser dans les affaires du monde, l'intégration doit se poursuivre.

La pandémie du coronavirus et ses lourds dégâts humains et économiques sur notre continent ont plongé l’Union européenne dans une de ses nouvelles crises existentielles, où l’avenir semble se dérober sous les pieds de ce projet initié il y a tout juste 70 ans. Pourtant, le dessein d’unir l’Europe suit sa course, même en cette période. Les désaccords entre les Vingt-Sept au fil de leurs successives visioconférences de crise ne les ont pas empêchés, en marge, d’ouvrir les négociations d’adhésion à l’Union avec l’Albanie et la Macédoine du Nord. Le sommet UE-Balkans, prévu de longue date, est maintenu au plus haut niveau, en mode virtuel, le 6 mai. Et les négociations d’adhésion pourraient officiellement démarrer avant la fin de l’année selon une nouvelle méthodologie.

Élargir d’un côté, en protégeant l’édifice du péril de l’autre, pourrait paraitre décalé sinon contradictoire s’il ne s’agissait d’un même effort de consolidation du projet européen. Ou plutôt de refondation, à laquelle la présente crise invite déjà à penser. Réinventer l’Europe d’après, projeter une Europe plus souveraine et autonome à l’égard d’autres puissances ne peut faire l’économie d’une réflexion sur l’échelle pertinente de son intégration et donc sur l’élargissement. Au contraire, ce processus, déjà contrecarré par le Brexit, mérite d’être expliqué au grand jour, remis en perspective et même renommé. L’entrée de nouveaux membres dans l’Union n’est ni acceptée, ni comprise des opinions, notamment en France. L’élargissement doit s’accompagner d’un récit politique. Sa meilleure acception requiert le dépassement de conceptions profondément erronées mais très ancrées ainsi qu’une connaissance plus fine de « l’Est » et des Balkans et de leurs manières d’appréhender ce qui, avant tout, représente une entreprise d’unification de l’Europe, que le coronavirus ébranle mais auquel il pourrait aussi redonner une légitimité.

Approfondissement et élargissement ne s’opposent pas

Alors que la solidarité requise pour répondre à la crise sanitaire et relancer les économies européennes remet à nu les carences et dysfonctionnements de l’Union, ces derniers nourrissent l’idée plus générale selon laquelle les difficultés de l’UE trouveraient leur origine dans la rupture entre la dynamique voire l'accélération de l'élargissement et l'essoufflement progressif de l'approfondissement institutionne1. L’opposition entre « approfondissement et élargissement » est complaisamment propagée en France. Sans nier la réalité des défis socio-économiques, stratégiques et identitaires qui ont accompagné les élargissements passés, en particulier ceux vers les pays centre et est-européens, il convient de rappeler l'objectif de la construction européenne afin de mieux rendre compte du sens même du processus d'élargissement.

Le moment fondateur de la construction européenne repose sur la volonté de réconciliation entre l'Allemagne et ses voisins. Le contexte des années 1950 a limité cette volonté à ses seuls voisins occidentaux, alors qu’en l'absence du rideau de fer, la Pologne et la Tchécoslovaquie auraient pu possiblement participer au processus lancé par la Déclaration Schuman, au même titre que la France ou les pays du Benelux. L'exclusion des pays d'Europe centrale du processus d'intégration européenne était purement conjoncturelle aux yeux des pères fondateurs de l’Europe2.

C’est dans cette perspective stratégique très claire que la logique fondatrice de réconciliation a été remise en œuvre depuis la fin de la guerre froide, il y a 30 ans, ouvrant ainsi la perspective d'une réunification de tout le continent. Avec les élargissements, l'Union européenne a cherché à réaliser l'objectif initial de la construction européenne, étendant son espace de paix et de prospérité aux pays d'Europe méditerranéenne, centrale, orientale, baltique, et, progressivement, balkanique.

À travers cette réconciliation, la construction européenne a été productrice de paix. L'élargissement a été l'outil le plus efficace de la « politique extérieure » de l'Union, en tant que vecteur de réformes encourageant le développement et la stabilité dans les pays en transition. La perspective d'adhésion à l'UE est encore aujourd’hui le moyen le plus efficace de la pacification durable des Balkans occidentaux3. À cet égard, le refus initial porté notamment par la France, en octobre 2019, d’ouvrir les négociations d’adhésion de la Macédoine du Nord et de l’Albanie à l’UE mérite d’être discuté4.

L'approfondissement sans l'élargissement serait non seulement un contresens par rapport à l'idée même de la construction européenne telle qu'elle a été conçue en 1950, mais aussi une manière certaine de rendre ce projet insignifiant à l'échelle du monde actuel. Suivant les travaux de Michel Foucher, quatre échelles doivent être distinguées pour réfléchir à la construction européenne5 : l'Europe des « pères fondateurs » qui correspond grosso modo à l'Europe « carolingienne » ; depuis 1989 et ses conséquences jusqu'à l'élargissement de 2004-2007, l'échelle de référence est l'Europe « continentale », qui pose la question des relations avec la Russie ; la question complexe posée par la Turquie conduit également à retenir comme autre échelle de référence la « dimension euro-méditerranéenne », incontournable de surcroît en raison de la question migratoire ; enfin, les enjeux de sécurité majeurs aux Proche et Moyen Orients, mais aussi en Asie, révèle aux Européens que « l'échelle mondiale » est une dimension pertinente aussi pour eux. La constitution d'une Union européenne comme acteur stratégique, empêchée selon certains par l'élargissement, justifie au contraire ce dernier, en tant qu'il permet de donner à l'Union la taille critique et le poids (économique, démographique, politique) nécessaires pour peser à l'égal des autres pôles de puissance dans les affaires du monde. En effet, se replier sur la première échelle équivaut à réduire sérieusement son poids par rapport à la deuxième et à la troisième et certainement renoncer à faire advenir l'Union au niveau de la quatrième échelle, celle d'un rôle mondial significatif. Élargir et approfondir l'intégration européenne constituent deux facettes inséparables de la même ambition.

Ces deux dynamiques se renforcent mutuellement : les élargissements successifs ont toujours servi de justification pour approfondir l’intégration. Ainsi, ce sont les élargissements vers l’Irlande, puis vers la Grèce, l’Espagne et le Portugal, qui ont justifié le développement de la politique structurelle, devenue l’un des éléments les plus emblématiques de la construction européenne. Par ailleurs, chaque élargissement a été accompagné par un renforcement de la supranationalité : l’Acte unique pour les élargissements des années 1980, le Traité de Lisbonne pour celui de 2004-07, pour ne citer que les deux exemples les plus marquants. Toutefois, cela fonctionne aussi dans l’autre sens : plus l’Union s’approfondit – c’est-à-dire plus elle exerce de compétences et plus elle devient capable d’agir – plus le coût de ne pas être un État membre devient élevé : coût que le Royaume-Uni est en train de découvrir… En effet, entre la nécessité de subir les décisions européennes dans un nombre croissant de domaines ou la possibilité de participer à leur élaboration, la seconde branche de l’alternative semble nettement préférable pour la plupart des pays européens, sauf ceux qui restent attachés à leur irréductible particularité, comme la Suisse ou, désormais, le Royaume-Uni.

Les arguments qui précèdent permettent de souligner la nécessité de dépasser les oppositions classiques, mais artificielles, entre élargissement et approfondissement. « Construire » l'Union ne peut se faire autrement qu’en l’approfondissant et en l’élargissant en même temps, en tout cas tant que des pays incontestablement européens sont demandeurs de rejoindre le projet d’intégration, comme aujourd’hui les Balkans occidentaux. C’est pourquoi le choix des mots est important dans le récit politique : parler de réunification plutôt que d’élargissement permettrait de ne pas nourrir le sentiment d’extension indéfinie et d’indétermination territoriale inhérent au mot « élargissement » qui inquiète, surtout à l’Ouest – et de lutter contre le scepticisme vis-à-vis des pays centre et est-européens qui perdure au cœur de l’Europe communautaire, et notamment en France6. À l’Est, cela tempèrerait le sentiment d’être considérés comme des Européens de second rang, une simple périphérie que l’on a raccrochée à un projet lancé et piloté par les Occidentaux – un sentiment qui explique un bon nombre de tensions et de frustrations actuelles. Encore faut-il ne pas en rester aux mots : réunifier l’Europe, cela veut dire aussi prendre en compte l’expérience et les spécificités de cette partie du continent, avec ses obsessions et ses démons que la crise actuelle n’efface en rien.

Les révolutions de 1989

Prendre en compte cette réalité historique implique de remonter à la raison trop vite oubliée de l’élargissement : répondre aux révolutions démocratiques de 1989. La fin de la division artificielle du continent pendant la guerre froide et l’effondrement de régimes totalitaires amenaient naturellement les pays sortis du soviétisme à se tourner vers le projet européen fondé sur la démocratie libérale. Après 1989, le centre de gravité géopolitique du continent se déplaçait vers l’Est alors que son centre de gravité institutionnel se trouvait à l’Ouest avec l’UE et l’Otan, devenues les points d’ancrage des transitions démocratiques. Ce lien essentiel avec 1989 n’est en rien contradictoire avec le projet d’Europe unie conçu par Robert Schuman7.

C’est dans le contexte de l’après 1989 qu’il faut comprendre la démarche des grandes figures incarnant le changement de transformer le slogan du « retour à l’Europe » en perspective d’adhésion à l’UE. Celle-ci a grandement contribué à donner un cadre, une perspective liée à ses institutions et ses valeurs, à l’immense transformation à l’Est. Et l’élargissement obligeait l’Union, à travers les conditions d’adhésion qu’elle fixait, à définir précisément son identité démocratique. Ce qui allait sans le dire avant 1989 (le projet européen à l’Ouest était démocratique par opposition à celui imposé par Moscou à l’Est) devenait explicite à travers les critères dits de Copenhague adoptés en juin 1993.

Deux éléments ont entravé ou même éclipsé le lien entre l’élargissement à l’Est de 2004 et le moment démocratique de 1989. D’abord le facteur temps : certains en France ont jugé l’élargissement prématuré mais, vues de Varsovie ou de Prague, quinze années ont opéré une déconnexion entre les « révolutions de velours » et le processus d’adhésion à l’UE confié aux experts et diplomates. A l’Ouest aussi, le découplage s’opère, puisque l’euphorie de la chute du Mur et des retrouvailles est remplacée par la négociation de « l’acquis communautaire » confiée aux « technocrates » de la Commission. De part et d’autre, le pragmatisme et la comptabilité l’ont emporté sur les valeurs et l’élan de 1989.

Dans le désenchantement réciproque actuel il y a, bien entendu, la dérive « illibérale » au cours des dernières années, surtout en Pologne en Hongrie, où elle a franchi un nouveau cran à la faveur de l’épidémie8. Mais, au-delà de la poussée national-conservatrice qu’incarnent Kaczynski et Orban, des différences plus profondes resurgissent dans ce contexte concernant la définition même de l’Europe et de ses valeurs. Alors qu’à l’Ouest, l’Europe de la « Communauté économique » et du « Marché commun » se définissait principalement par l’économie sociale de marché et les normes de droit, en Europe du Centre-Est d’avant 1989 s’est développée une pensée philosophique et politique de l’Europe comme civilisation commune, avec sa diversité, où l’héritage chrétien tient une part importante, nullement exclusive. Pour des écrivains et penseurs laïcs tels que Czeslaw Milosz ou Milan Kundera, Bronislaw Geremek ou Vaclav Havel, il est impossible de penser les valeurs européennes sans prendre pleinement en compte cet héritage.

Le terme « civilisation » est parfois rapidement écarté comme un apanage des adeptes de la thèse huntingtonienne d’un « choc des civilisations » au profit d’une définition purement normative de l’Europe fondée sur l’État de droit et de l’idéal de « patriotisme constitutionnel » cher à Habermas. Opposition récusée par la pensée issue de la dissidence démocratique en Europe centrale. Geremek et Havel, deux figures libérales emblématiques des changements démocratiques de 1989, se référaient dans leurs discours sur l’adhésion à l’Union européenne, non seulement au projet tourné vers l’avenir, mais aussi à l’appartenance ancienne à une civilisation européenne commune. Pour Geremek, celle-ci trouve deux inspirations importantes et complémentaires, l’unité de l ‘Europe chrétienne et l’idée de la dignité de la personne humaine qui trouvera son prolongement dans celle des droits de l’homme et l’héritage des Lumières, dont il se revendique. De son côté, Vaclav Havel avait, depuis le milieu des années 1990, organisé le Forum 2000 qui portait sur le « dialogue des civilisations ». À l’Ouest, la référence à la « civilisation européenne » est souvent associée à l’exclusion, voire à un relent de « mission civilisatrice » d’antan. La civilisation européenne pour Vaclav Havel n’était pas synonyme d’opposition, mais d’ouverture, de diversité ; un héritage sans lequel il est impossible de penser les valeurs européennes. Les nationalistes conservateurs à Budapest ou à Varsovie ont voulu confisquer le débat sur la défense de ces valeurs dans les « guerres culturelles » contre l’Europe libérale. Mais cela ne devrait pas occulter une réelle différence d’approche de l’Europe, qu’Emmanuel Macron, dans son recours décomplexé à la notion de civilisation, tente de combler9.

L’approche des Balkans occidentaux, pour leur part, repose moins sur l’affirmation de l’appartenance à cette civilisation européenne, dont des siècles de domination ottomane ont brouillé les repères, qu’à la volonté de s’inscrire dans l’œuvre réconciliatrice à laquelle la construction européenne est originellement liée et dont l’adhésion de ces pays encore récemment en guerre se veut le fruit lointain. Leur entrée doit aussi marquer, comme pour les pays d’Europe du Centre-Est, l’aiguillon et aboutissement de leur transition démocratique.

L’Europe n’est pas la France en grand

Cette mise en perspective de l’élargissement devrait permettre de comprendre ce processus différemment en France, où il a toujours suscité réticences voire oppositions10. Pendant un demi-siècle, la France a su combiner deux visions radicalement différentes de la raison d'être de son engagement européen. D'un côté, le projet fondateur, qui présuppose une convergence fondamentale des intérêts des Etats membres et qui vise à constituer une communauté politique au niveau européen, où certes la voix française reste forte, mais où les solutions relèvent de compromis négociés entre tous les États membres, qui les acceptent au nom de la conscience de leur fragilité individuelle et de la réalité d'un intérêt commun. De l'autre, le projet gaulliste d’une Europe comme instrument – conçu comme un « levier d’Archimède » – permettant à la France de défendre et de promouvoir ses intérêts nationaux.

La classe politique française s'est bien gardée de lever cette ambiguïté. Si la France des années 1970 et 1980 faisait avancer le projet européen en accord avec la vision des pères fondateurs, cela a reposé sur la capacité de ses dirigeants à insister auprès de l'opinion publique sur la transposition au niveau européen des conceptions françaises11. Or, si à six un leadership français fort a été une réalité naturelle, à vingt-sept il se transforme en un combat de tous les jours, aux résultats incertains. Les élargissements aux pays d’Europe du Centre-Est ont poussé la France à une clarification de son projet européen. Le « non » du 29 mai 2005 peut être analysé comme l'effet d'un réveil brutal des Français qui découvrent que leur pays peut être mis en minorité en Europe et même qu'il peut l'être souvent s’il continue à promouvoir des idées susceptibles de ne pas être partagées par ses partenaires12 : l’Europe n’est pas la France en grand ! Mais cette prise de conscience est très difficile pour ceux qui n'acceptent l'Europe qu'en tant qu'elle serait conçue comme une simple projection des idées et des intérêts français à l'échelle de l'Union. C'est sans doute dans ce dernier élément qu'il faut chercher la raison principale des discours nostalgiques, en France en particulier, sur la « petite Europe » et la difficulté à assumer le changement d’échelle de l’Union élargie13.

Aujourd’hui encore, lorsqu’Emmanuel Macron répète qu’il s’opposera à tout nouvel élargissement de l’UE tant qu’elle n’aura pas été réformée au préalable, il porte un discours très français14. Il fait écho aux critiques classiques dans notre pays contre les précédents élargissements, qui ont accru la concurrence économique et sociale au sein de l’UE, mais aussi et surtout battu en brèche la préférence hexagonale pour une « petite Europe » conçue comme une « France en plus grand ». Cela entretient l’une des ambiguïtés qui caractérisent la politique européenne de la France depuis plusieurs décennies. Il serait aujourd’hui préférable d’atténuer cette ambiguïté et de promouvoir une relation plus lucide entre les Français et l’UE, qui ne soit pas uniquement fondée sur un désir de projection des conceptions françaises au niveau européen mais sur la recherche patiente de compromis constructifs avec nos partenaires15. Des compromis qui ne manqueront pas d’être fortement marqués par les préférences françaises16, mais qui ne peuvent pas faire abstraction des intérêts des autres pays.

L’élargissement ne paralyse pas l’UE

Cette préférence pour une « petite Europe » s’appuie d’ailleurs sur l’idée selon laquelle l’élargissement empêcherait la prise de décisions dans l’Union. Considérer que le passage à 28 États membres (27, après le Brexit) s’est traduit par un blocage de la machine communautaire relève de ces évidences entendues de manière récurrente sans jamais qu'elles soient interrogées. Le consensus facile à obtenir à 6, difficile à 15, serait devenu impossible à 25 ou 27: simple question de mathématiques. Or, les gouvernements des 15 ont échoué à Nice, là où les 25 ont réussi à Rome en 2004 avec un accord sur le projet de traité constitutionnel. La négociation des perspectives financières 2007-2013 et celle de 2013-2020 n'ont été ni plus longues, ni plus difficiles que par le passé. Le récent débat sur les « coronabonds » a opposé en première ligne deux membres fondateurs de l’UE, l’Italie et les Pays-Bas, sans envenimement ici de l’Est. Quelle que soit l'institution examinée, le diagnostic reste le même : la machine communautaire fonctionne sans que le passage de 15 à 27 n'ait débouché sur une cacophonie ingérable d’intérêts inconciliables.

Les « nouveaux » États membres, malgré un discours politique parfois revendicatif, n'en ont pas moins été durablement marqués par l'expérience du processus d'assimilation de l'acquis communautaire. Cette situation des États centre et est-européens les a conduits à adopter une certaine forme de mimétisme par rapport aux « anciens ». De surcroît, l'UE à 15, de la Finlande au Portugal et de l'Irlande à la Grèce présentait déjà un très large éventail d'options, de nuances, d'intérêts et de préférences nationales diverses. Les États membres d’Europe centrale et orientale ont rarement accru l'hétérogénéité des positions au sein de l'Union ; ils s'allient volontiers avec tel ou tel « ancien ». Le phénomène constaté n'est donc pas un blocage du processus décisionnel, mais plutôt une transformation des rapports de force sur de nombreux dossiers : énergie, défense, Russie, santé, etc.

Il ne s’agit pas de nier les difficultés qui peuvent se cristalliser autour des États membres qui ont rejoint l’Union après 2004. Mais il faut ramener ces difficultés à leur juste proportion : il serait miraculeux que le passage de plusieurs décennies de totalitarisme à une démocratie irréprochable se fasse sans le moindre faux pas, sans aucun moment de stagnation ou de régression. Il ne faut pas non plus succomber à l’illusion d’une spécificité exclusivement centre-européenne des phénomènes qui peuvent inquiéter aujourd’hui dans tel ou tel pays : la tentation « illibérale », la résurgence des nationalismes, la radicalisation et la brutalisation des discours politiques sont hélas un défi lancé aujourd’hui à toutes les démocraties occidentales18. Les Européens de l’Ouest seraient bien inspirés de réexaminer leurs propres histoires de l’accès à la démocratie et de ne pas fermer les yeux devant les ferments de régression que leurs propres systèmes politiques recèlent aujourd’hui.

Par ailleurs, sous couvert de faux bon sens mathématique, l’élargissement devient un bouc commissaire commode face à des phénomènes nettement plus significatifs. D’une part, l’Union d’aujourd’hui affiche des ambitions plus fortes et se confronte à des thématiques politiquement bien plus délicates, notamment les sujets régaliens et de santé humaine, que les Communautés du « bon vieux temps ». Pourtant, à 28, l’Union a su traverser la violente crise économique de 2008, sans régression protectionniste majeure. Elle a su – avec difficulté, de mauvaise grâce et d’une manière fort critiquable – régler l’immense défi de la crise des dettes souveraines ou encore s’accorder durablement sur une ligne commune à l’égard de la Russie suite à l’annexion de la Crimée.

D’autre part, bien davantage que l’élargissement, c’est l’épuisement progressif de l’esprit des « pères fondateurs » qui mériterait d’être mis en cause, avec une génération de dirigeants européens qui ne sont plus animés par la conscience profonde de la nécessité pour l’Europe de choisir la voie de la coopération. Il suffit de comparer la légèreté avec laquelle David Cameron a déclenché le Brexit, à cause de jeux politiciens domestiques, à Margaret Thatcher qui a toujours su éviter une rupture irréparable avec ses partenaires européens. Ou encore l’attitude européenne de Helmut Kohl par rapport à la prudence d’Angela Merkel, sans parler de l’émergence récente d’un euroscepticisme décomplexé outre-Rhin.

Or, parmi les défaillances graves de cette génération de dirigeants européens, qui a aussi grippé le moteur franco-allemand, l’élargissement n’apparaît pas comme une cause mais comme une victime. Ceux-ci n’ont pas su construire, ni porter un discours positif sur la réunification de l’Europe. Et la même erreur est en train d’être commise à l’égard des Balkans occidentaux : l’intégration de cette région offre une excellente occasion de mettre à jour le discours fondateur sur la paix. Les conflits post-yougoslaves des années 1990 ont lancé un défi brutal au projet européen en remettant en cause l’idée que, plus jamais, le sol européen ne doit être ensanglanté par une guerre ni déshonoré par de nouveaux crimes contre l’humanité. Qui plus est, le fait que ces conflits n’ont pas pu être arrêtés sans l’intervention américaine était une véritable humiliation pour les Européens. Depuis, c’est bien le projet européen qui est devenu le facteur clé de la stabilisation des Balkans, un horizon redonnant de l’espoir et permettant aux belligérants d’hier de redevenir voisins et partenaires.

L’élargissement vers les pays des Balkans constituera une revanche du projet européen sur l’intermède tragique de la rechute nationaliste des années 1990, la confirmation de la pertinence et de la force du projet des pères fondateurs. A contrario, remettre en question cet élargissement serait un contre-sens absolu par rapport à ce même projet. Mais quel dirigeant porte aujourd’hui une interprétation politique et historique de cet élargissement ?

La Turquie n’a plus de perspective d’adhésion

Enfin, quel dirigeant osera clarifier l’ambiguïté imprégnant la relation entre l’Union et la Turquie ? Le cas de ce pays a longtemps été central pour les critiques et opposants à l’élargissement. Trois types d’arguments furent invoqués après le sommet de Helsinki en décembre 1999 qui approuva la « vocation européenne » de la Turquie. Il y avait d’abord les adeptes d’une vision britannique de l’Europe comme un grand marché, où la Turquie aurait toute sa place. Il y avait ensuite les déçus de l’Europe élargie (Michel Rocard) : puisqu’à 28 le rêve fédéraliste était mort on pouvait se consoler avec une vision géopolitique et l’atout que pourrait représenter une puissance influente à la charnière de zones de crises telles que les Balkans et le Moyen Orient. Il y avait enfin ceux qui croyaient que la perspective de l’intégration européenne favoriserait la démocratisation de la Turquie et ferait la démonstration que le parti islamiste d’Erdogan serait l’équivalent de la démocratie chrétienne en Europe.

Ces trois raisons paraissent, vingt ans après, bien dépassées. Au lieu de l’islamisme soluble dans l’Europe, on a vu Erdogan utiliser la perspective européenne pour démanteler l’héritage kémaliste d’un État laïc et progressivement adopter une posture autoritaire qui bafoue l’État de droit, l’indépendance des médias comme l’autonomie de la société civile. L’idée de la Turquie comme vecteur de l’influence de l’UE dans son voisinage est totalement inversée depuis une décennie. Enfin, la perspective d’élargissement à la Turquie se heurte à l’opposition des opinions, que confirment les enquêtes Eurobaromètre. Ce n’est pas tant le fossé culturel que le voisinage et la sécurité qui sont décisifs : pas besoin de référendums pour savoir ce que les citoyens européens pensent d’une frontière commune de l’Union avec la Syrie, l’Iran et l’Irak.

L’argument religieux est là secondaire. L’UE n’est pas un « club chrétien ». Des millions de musulmans y vivent et sa diversité ne se mesure pas à l’extension de l’UE hors d’Europe mais en proposant un modèle de société ouverte capable, dans un cadre démocratique, d’intégrer diverses cultures et appartenances religieuses. Enfin, l’UE maintient la perspective d’adhésion à des pays des Balkans à majorité musulmane, tels que l‘Albanie mais aussi la Bosnie-Herzégovine.

La perspective de l’élargissement de l’UE à la Turquie est désormais abandonnée tant à Bruxelles qu’à Ankara. Il faudra, une fois la crise actuelle surmontée, inventer un nouveau « partenariat privilégié » avec ce pays. Mais aussi prendre acte de la fin de sa perspective d’adhésion, qui n’aura que trop envenimé les débats sur l’élargissement. C’est avec l’entrée des Balkans occidentaux que ce processus touchera à son terme, lequel ne représentera pas moins que l’unification historique du continent européen. Cette unification vient à l’appui d’une manifestation géopolitique de l’Europe encore plus nécessaire dans un monde aux rapports de force bouleversés par la pandémie.

 

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  • 1. Lukas Macek, L’élargissement met-il en péril le projet européen ?, La documentation française, Réflexe Europe, coll. « Débats », 2001.
  • 2. Robert Schuman écrivait dans article publié dans la revue France Forum en novembre 1963 : « Nous devons faire l'Europe non seulement dans l'intérêt des peuples libres, mais aussi pour pouvoir y accueillir les peuples de l'Est qui, délivrés des sujétions qu'ils ont subies jusqu'à présent, nous demanderaient leur adhésion et notre appui moral. Depuis de longues années nous avons douloureusement ressenti la ligne de démarcation idéologique qui coupe l'Europe en deux. Elle a été imposée par la violence. Puisse-t-elle s'effacer dans la liberté ! »
  • 3. Pierre Mirel, « Balkans occidentaux-Union européenne : entre cohésion interne et stabilité extérieure », Question d’Europe, n°480, Fondation Robert Schuman, 9 juillet 2018.
  • 4. Pierre Mirel, Jacques Rupnik, « En ne tenant pas parole sur la Macédoine, la France et l’UE perdent leur crédibilité », Le Monde, 23 octobre 2019.
  • 5. Michel Foucher, Le retour des frontières, Editions du CNRS, 2016, et L’obsession des frontières, Perrin, 2007.
  • 6. Il est intéressant de noter la prise de conscience récente de l’importance du vocabulaire politique sur ce point.  Dans le discours prononcé par Emmanuel Macron devant les étudiants de l’Université Jagellonne de Cracovie, le 11 février 2020, il déclare : « Oui, ce qu’il s’est passé le 1er mai 2004 avec l’adhésion de la Pologne et des pays dits « de l’Est » à l’Union européenne, ce n’était pas un élargissement comme un corps qui se distend. C’était une réunification. C’était une réunification de l’Europe après le mur qui était tombé ».
  • 7. Op.cit. en note 2
  • 8. Jacques Rupnik, « Viktor Orban et l’Europe centrale face au Covid-19», CERI, (Sciences Po), 17 avril 2020.
  • 9. Lire notamment son « Adresse aux citoyens d’Europe », 4 mars 2019.
  • 10. Pour une vision d’ensemble, voir Robert Franck, « Les débats sur l’élargissement de l’Europe avant l’élargissement », in Georges Pécout, Penser les frontières de l’Europe du XIXe au XXIe siècle, Presses universitaires de France, 2004.
  • 11. Zbigniew Brzezinski avait exprimé cette vision nationale d’une formule limpide : « À travers la construction européenne, la France vise la réincarnation (…). L’Europe fournit à la France le moyen de renouer avec sa grandeur passée », in The Grand Chessboard, Basic Books, 1997 ; trad. française : Le grand échiquier, Hachette, coll. « Pluriels », 1997, p. 91.
  • 12. Thierry Chopin, France-Europe. Le bal des hypocrites, Editions Saint-Simon, 2008.
  • 13. Christian Lequesne, La France dans la nouvelle Europe. Assumer le changement d’échelle, Presses de Sciences Po, 2008.
  • 14. Le positionnement français sur l’élargissement est d’autant plus déroutant que la réforme des institutions européennes a été largement engagée depuis le Traité de Nice en 2000, et que rien n’empêche de la poursuivre en menant en parallèle des négociations d’adhésion à l’horizon 2025 ou 2030.
  • 15. Yves Bertoncini, Thierry Chopin, « Macron l’Européen : de l’Hymne à la joie à l’embarras des choix », Le Débat, n°208, janvier-février 2020.
  • 16. Rappelons à ce titre que, selon les statistiques du site votewatch.eu, sur 1 050 votes au Conseil entre 2009 et 2018, la France n’a été mise en minorité que trois fois (avec 2 abstentions et 1 seul vote contre).
  • 18. Thierry Chopin, Lukas Macek, « 30 après, l’héritage de 1989 nous oblige plus que jamais », Telos, 11 décembre 2019 et « Une Europe des valeurs ? Un combat à mener », Telos, 9 juillet 2018.

Sébastien Maillard

Directeur de l’Institut Jacques Delors, il est notamment l'auteur, avec Enrico Letta, de Faire l’Europe dans un monde de brutes (Fayard, 2017).

Thierry Chopin

Thierry Chopin est professeur de sciences politiques à l'Université catholique de Lille - ESPOL et conseiller spécial à l'Institut Jacques Delors. Il est notamment l'auteur, avec Yves Bertoncini, de La politique européenne. États, puissances et citoyens de l’Union européenne (Presses de Sciences Po-Dalloz, 2010) et a dirigé, avec Michel Foucher, entre 2007 et 2018, le rapport Schuman sur l’Europe.

Lukas Macek

Diplômé de Sciences Po Paris (section internationale, filière Europe communautaire), il est depuis 2004 directeur du 1er cycle européen de Sciences Po Paris – Europe centrale et orientale à Dijon.

Jacques Rupnik

Politologue et directeur de recherches au CERI-Sciences Po, il est spécialiste des problématiques de l'Europe centrale et orientale. Ses recherches portent sur la transition démocratique en Europe de l'Est et dans les Balkans, l'intégration européenne (élargissement de l'UE et politiques de voisinage) et les nationalismes.