Bombardement de Fort Sumter le 12 avril 1861, la première bataille de la guerre de Sécession. Lithograph : Currier et Ives (Circa 1961   https://www.loc.gov/pictures/item/90711987/ Domaine public
Bombardement de Fort Sumter le 12 avril 1861, la première bataille de la guerre de Sécession. Lithograph : Currier et Ives (Circa 1961 — https://www.loc.gov/pictures/item/90711987/ Domaine public

Au cœur des clivages américains : la mentalité sécessionniste

À l’heure où les clivages démographiques et culturels sont de plus en plus marqués aux États-Unis, l’idée de sécession, profondément enracinée dans l’histoire politique des États-Unis, réapparait sous la forme d’une prime accordée aux replis sectaires, et à l’instrumentalisation des institutions à des fins partisanes.


Dans son célèbre discours, Ernest Renan affirma que la nation repose sur un « désir de vivre ensemble » et un « consentement actuel ». « L'existence d'une nation », poursuit-il, « est un plébiscite de tous les jours », de même que « l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie ». Selon cette définition, les États-Unis seraient-ils une nation en voie de disparition ? Certes, les institutions nationales continuent à fonctionner, même si leur désuétude devient de plus en plus patente. Un démantèlement du pays selon le modèle écossais ou catalan, voire celui poursuivi par les États du Sud en 1860-65, ne figure dans le programme d'aucune force politique majeure. Mais comme le rappelle Renan, une nation représente plus qu'un ensemble de frontières et d'institutions. C'est aussi « un principe spirituel ». Selon ce critère, la santé des États-Unis est préoccupante. Le « désir de vivre ensemble » des Américains paraît de plus en plus exténué ; et dans le « plébiscite de tous les jours », ils sont de plus en plus nombreux à être tentés par un « non ».

L'éclatement de ces États jusqu'alors « unis » est une possibilité qui, pour certains, semble de moins en moins invraisemblable. Un film intitulé Civil War (« Guerre civile »), sorti sur les écrans en mars, se fonde sur un tel scénario. Dans un registre plus sérieux, David French, avocat et chroniqueur conservateur du New York Times, a récemment publié un livre dans laquelle il imagine deux scénarios aboutissant à une dissolution de l'union. Le premier concerne une sécession des États démocrates d'une union qu'ils perçoivent comme irréversiblement conservatrice ; le second concerne le départ de certains États républicains pour s'émanciper d'une union acquise au « gauchisme ». Ces fictions sont frappantes parce qu'elles sonnent vrai : si les événements qu'il envisage sont bien inventés, ils semblent tout à fait en phase avec le moment historique que travers le pays.

Une fiction plausible

French commence son premier scénario – qu'il surnomme « Calexit » (« California exit ») –avec une fusillade particulièrement meurtrière à San Francisco. Portée par l'indignation générale, la gouverneure de cet État solidement démocrate décide de réquisitionner les armes à feu des particuliers et d'imposer une régulation stricte de celles-ci. À Washington, un procès est intenté contre la Californie devant la Cour suprême, qui (sa majorité étant toujours conservatrice) déclare que la politique de l'État contredit directement le second amendement de la Constitution, qui protège le droit de posséder des armes. Cette crise juridique insoluble trouve une issue lorsque la gouverneure propose un référendum sur sa politique, où l'alternative est soit sa démission, soit la poursuite par la Californie de son propre destin politique. C'est cette dernière que choisissent les électeurs : la Californie déclare son indépendance, suivi par l'Oregon et l'État de Washington. La nouvelle République Américaine du Pacifique devient aussitôt membre de l'ONU. Si cette sécession se déroule dans le calme, c'est qu'elle arrange parfaitement les Républicains locataires de la Maison Blanche : avec le départ des trois États de la côte Ouest, une majorité républicaine au Collège électoral est, du moins dans un avenir proche, assurée.

Mais French envisage aussi un scénario totalement différent : une sécession des États du Sud menée par le Texas (soit un « Texit »). La Cour suprême ayant mis fin aux protections fédérales du droit à l'avortement en reversant Roe vs. Wade – ce qui ‘est réellement produit en 2022, après la publication du livre – les Démocrates, portés par un élan anticonservateur, remportent la Maison Blanche ainsi que les deux chambres du Congrès. Ils auraient fait campagne non seulement sur la nécessité de battre la droite, mais aussi de mettre fin aux dispositifs institutionnels permettant à une minorité d'imposer sa volonté sur une majorité. Les Démocrates décident – comme ils y songent depuis longtemps – de « bourrer » la Cour suprême (« pack the court ») en nommant de nouveaux juges, garantissant aux progressistes une majorité. Le droit à l'avortement est restauré, mais les Démocrates persistent et signent en déclenchant une guerre contre les institutions restant aux mains des conservateurs. Ils enlèvent aux États la possibilité de limiter l'avortement ; les gouverneurs refusent d'accepter la législation fédérale sont menacés d'arrestation, les églises et organisations religieuses n'admettant pas les minorités sexuelles sont menacées de perdre leur exonération d’impôt. Dans la fiction de French, un gouverneur de l'Alabama qui refuse de faire appliquer la nouvelle législation fédérale en matière d'avortement est visé par un mandat d'arrêt fédéral, avant d'être accidentellement tué par le FBI au cours d'une arrestation bâclée. Le gouverneur du Texas s'insurge, déclare – avec le soutien de sa législature – que son État résistera ouvertement aux dérives anticonstitutionnelles de Washington. La situation dégénère rapidement : des unités militaires installés au Texas se placent sous l'autorité du gouverneur ; la présidente est contrainte de reconnaitre que de nombreuses bases militaires sont dans les États du Sud, qui ont largement rejoint le Texas. Ce dernier finit par faire sécession, (re)devenant la République du Texas, avant de former, avec d’autres États du Sud sécessionnistes, la République Constitutionnelle Américaine. French ajoute un détail d'histoire culturelle imaginaire : l'indépendance du Sud s’accompagné d’un grand « réveil » religieux, porté par le sentiment que le Sud a non pas fait marche arrière vers la Confédération, mais qu'il a réussi à conjurer son passé trouble en fermant la porte à une société athée, suivant la voie de la providence divine.

Les clivages qu'il décrit se manifestent quotidiennement. French ne fait que les pousser un peu plus loin.

Les scénarios de French étonnent par leur plausibilité. Les clivages qu'il décrit, par exemple autour du droit au port d’armes et à l'avortement, se manifestent quotidiennement. French ne fait que les pousser un peu plus loin – à un stade où la réconciliation devient impossible et indésirable. Le but de son livre est moins de prédire une dissolution prochaine des États-Unis (bien qu'il ne l'exclue pas), que de se pencher sur la plausibilité de ces scénarios pour avancer sa thèse principale : « À ce moment de l'histoire, il n'y a aucune force culturelle, religieuse, politique, ou sociale d'importance qui rapproche les Américains plus qu'elle ne nous éloigne1 ».

Le livre de French permet d'identifier ce qu'on pourrait appeler une « mentalité sécessionniste » : une tendance à considérer ses propres prises de position comme étant si irréfutables sur le plan moral qu'elles sont préférables à tout ce qui nous rattache à une communauté politique et une histoire partagée. Cette mentalité sécessioniste se caractérise par plusieurs traits. Puisqu'elle implique que les valeurs des uns sont perpétuellement menacées par les méfaits d’autrui, elle se prête à la surenchère permanente. Elle conduit souvent à déconsidérer les contraintes démocratiques auxquelles sont soumis ses adversaires – le fait que des positions honnies sont l'expression des revendications d’une partie de la population. Cette mentalité favorise enfin une instrumentalisation des institutions, considérées comme des armes dans la poursuite de la guerre par d'autres moyens plutôt que comme le cadre de toute activité politique légitime. Qu'elle puisse aboutir à une dissolution politique n'est pas la seule question dont les Américains aient à se soucier. À elle seule, la mentalité sécessionniste contribue à miner, de l'intérieur, la démocratie – sa culture aussi bien que ses institutions.

L'idée de sécession est profondément ancrée dans l'histoire et la pensée politique américaines. Si on songe immédiatement à la sécession des États sudistes en 1861, le concept est plus ancien encore. La Constitution fédérale avait pour but de donner aux treize États issus de la guerre d'Indépendance un gouvernement « fédéral » vigoureux, pour mettre fin aux discordes qui avaient marqué la période de 1781 à 1787. Cet État fédéral fut doté de pouvoirs conséquents, mais ils furent conçus comme étant « délégués » par les États : les pouvoirs accordés au Congrès dans l'article premier, furent « énumérés », impliquant que la législature ne pouvait en réclamer d'autres. En 1798, le président John Adams, averti que des agents du gouvernement révolutionnaire français tentaient de subvertir son administration, fit adopter des lois « sur les étrangers et la sédition » qui sembla outrepasser les pouvoirs spécifiés par la Constitution. Thomas Jefferson et James Madison participèrent à la rédaction de résolutions approuvées par les législatures de la Virginie et du Kentucky proposant une nouvelle doctrine : le droit des États de faire opposition – de « s'interposer » – à toute loi fédérale dépassant les limites constitutionnelles. La résolution de la Virginie disposait que les États avaient « le droit et sont même tenus par le devoir de s'interposer pour arrêter le progrès du mal2 ». C'est sur cette base que le sénateur John Calhoun de la Caroline du Sud formula, dans les années 1820-40, sa théorie de la « nullification », selon laquelle un État peut opposer un droit de véto à toute législation fédérale. Pour Calhoun, une nation est une association de groupes ayant chacun des intérêts essentiels (économiques, culturels, sociaux, et notamment raciaux) qui ne sauraient être bafoués sans que l'union soit mise en péril. La Constitution repose, selon Calhoun, sur l'idée que si une loi bénéficiant à certains intérêts s'avère « ruineuse pour d'autres, il serait […] injuste et absurde d'assujettir » ces derniers aux premiers3. La guerre de Sécession fut en même temps l'apothéose et le chant du cygne de cette conception de l'union. Le quatorzième amendement à la Constitution étendit les libertés fondamentales du « Bill of Rights » (les dix premiers amendements) aux États, qui risquaient désormais d'être sanctionnés s'ils négligeaient ces droits. En même temps, les pouvoirs de l'État fédéral s'élargirent de plus en plus. Pourtant, l'idée de sécession – le principe selon lequel la nation est un contrat entre États, que les pouvoirs de l'État fédéral sont délégués par les États fédérés, et que les intérêts régionaux auraient une sorte de préséance par rapport à ceux de l'État fédéral – demeure profondément enracinée dans les institutions, la jurisprudence, l'histoire, et les instincts politiques des Américains. À un moment où les clivages démographiques et culturels deviennent particulièrement marqués, la mentalité sécessionniste réapparait comme un réflexe qui, du fait même de son enracinement historico-politique, est d'autant plus menaçant.

Bulles politiques et « grand tri »

Un premier symptôme de cette mentalité sécessionniste est la tendance de nombreuses communautés locales à se soustraire de l'autorité d'une instance juridiquement supérieure. Ce penchant s’inscrit dans une évolution démographique que l'on appelle désormais le « grand tri » (« big sort ») : le fait que les Américains, depuis plusieurs décennies, tendent de plus en plus à habiter dans des communautés constituées d'individus partageant leur profil sociologique et souscrivant aux mêmes mode de vie et vision du monde. Un groupe de chercheurs soutenus par le New York Times avance la thèse que les Américains sont de plus en plus susceptibles d'habiter dans des « bulles » politiques : ainsi un Républicain sur cinq et deux Démocrates sur cinq demeurent dans des localités où moins d'un quart de leurs voisins soutiennent l'autre parti4. Les conséquences sont évidentes : quelqu'un qui vit entouré de personnes ayant les mêmes opinions politiques imagine mal comment on peut avoir des opinions contraires – et sera tenté d'attribuer l'existence de ces opinions à des motifs néfastes.

C'est dans ce contexte que réapparait le principe qu'une communauté ne devrait pas se plier à une instance supérieure. Certains prônent ouvertement la sécession. Ainsi en mars 2023, un élu républicain du Texas a soumis un projet de loi qui organiserait un référendum sur le « Texit » – c’est-à-dire un départ de l'union fédérale5. Et la droite n’a pas le monopole de ce penchant : l'association « Yes California », fondée en 2015, prône un « divorce » entre la Californie et le reste du pays, et a tenté de soumettre la question d'un « Calexit » aux citoyens de l'État par voie référendaire6. Ces initiatives sont certes des phénomènes extrêmement minoritaires. La législature du Texas n'a jamais considéré le « Texit » ; le « Calexit » n'a pas récolté le soutien nécessaire pour être soumis aux électeurs. Pourtant, ces idées infléchissent désormais les discours. Surtout, elles deviennent un moyen, pour la gauche comme la droite, de faire valoir la thèse que le dialogue inter-partisan est voué à l’impasse. Ainsi le sénateur Ted Cruz, un républicain du Texas, refuse de prôner la sécession tout en déclarant, en novembre 2022 : « Si [les Démocrates à Washington] décident de bourrer la Cour suprême, s'ils attribuent à Washington D.C. le statut d'État, s'ils continuent à fédéraliser les élections et à propager massivement la fraude électorale, nous arriverons peut-être à un point où la situation est sans espoir7 ».

La « grande » sécession – l'idée qu'un État puisse purement et simplement quitter l'union n’est sans doute qu’un leurre. La mentalité sécessionniste est véritablement efficace lorsqu’elle s’attache à des initiatives ponctuelles. Ainsi, en Caroline du Nord, la majorité républicaine qui contrôle la législature de l’État a avancé, afin de justifier la manière dont elle avait décidé de découper certaines circonscriptions électorales, la théorie de « l'indépendance des législatures des États ». Cette théorie maintient que la Constitution accorde aux législatures des États un droit absolu – qui ne saurait être limité par le gouvernement fédéral ni le pouvoir judiciaire – d'organiser les élections à l'intérieur de leurs frontières. En principe, cette théorie donnerait aux seules législatures le droit de nommer les grands électeurs qui déterminent l’élection présidentielle, éventuellement sans obligation de tenir compte de la volonté des électeurs (en 2023, cette théorie fut jugée sans fondement constitutionnel par la Cour Suprême, bien que les conservateurs y disposent d’une majorité). En janvier 2024, réagissant à la crise sur la frontière mexicaine, Greg Abbott, le gouverneur républicain du Texas, déclara que le président Biden ayant manqué à son obligation constitutionnelle de protéger les états « contre l'invasion » (article IV, section 4), le Texas exercerait désormais sur la frontière un « droit à l'autodéfense », qui, selon le gouverneur, se fonde sur le fait que la Constitution autoriserait un État à entretenir des troupes s'il est « envahi ou en danger […] imminent » (article I, section 10)8. Dans les deux cas, les partisans de ces mesures évoquent des dispositifs constitutionnels qui, selon eux, accorde aux États une souveraineté dans un domaine précis (l'organisation des scrutins et la protection des frontières) qui dépasse celle de l’État fédéral.

Si les droits des États et une méfiance à l'égard de l'État fédéral comptent parmi les principes fondateurs du conservatisme américain, ils sont dorénavant utilisés – voire instrumentalisés – par les Démocrates également, notamment depuis la présidence de Donald Trump. Ainsi une dizaine d'États et environ 180 municipalités se sont déclarés « asiles » pour les immigrés, en particulier ceux venus d'Amérique du Sud et centrale. Ils refusent ainsi de mettre en œuvre la politique fédérale en matière d'immigration (notamment les arrestations). C’est ce même principe de recours aux droits des États qui a conduit la Cour Suprême du Colorado à estimer que l'ancien président ayant participé, lors des événements du 6 janvier 2020, à une « insurrection », il ne pourrait se présenter comme candidat à l'élection présidentielle dans cet État, conformément à un amendement constitutionnel datant de la Guerre de Sécession (amendement XIV, section 3). Devant la Cour Suprême fédérale, l'avocat du Colorado a affirmé que les « États ont le pouvoir de s'assurer que les voix électorales de leurs citoyens ne soient gaspillées sur un candidat que la Constitution interdise d'assumer un poste9 ». Par un vote unanime, la Cour Suprême a renversé la décision du Colorado, assurant que Donald Trump y sera candidat. Mais on aurait donc tort d’associer la gauche américaine avec la défense des prérogatives de l'État fédéral et la droite avec l'apologie de la dévolution (ou le fédéralisme, dans le vocabulaire états-unien). Il est remarquable d'entendre des Démocrates évoquer si aisément les « droits des États », expression longtemps considérée comme synonyme de « ségrégation raciale ». Ainsi la rhétorique de la sécession représente moins une adhésion à une tradition politique spécifique (la Confédération lors de la guerre de Sécession) qu'une volonté d'instrumentaliser le système fédéral à des fins purement partisanes.

Cette mentalité sécessionniste se manifeste en outre dans des querelles internes à chaque parti. En octobre 2023, le représentant Matt Gaetz, un Républicain très droitier, a déclenché un processus ayant abouti au renvoi du « speaker » (président) de la Chambre des Représentants, le Républicain Kevin McCarthy. S’en est suivie une crise de trois semaines, au cours de laquelle la majorité républicaine, tiraillée entre ses différentes factions, s’est révélée incapable à se mettre d'accord sur un leader, rendant tout travail législatif provisoirement impossible. Les divisions intra-républicaines s'avèrent ainsi presque aussi profondes que celles qui opposent les Républicains et les Démocrates. Ces clivages ont certes une dimension idéologique, mettant aux prises les élus du « Freedom Caucus » pro-Trumpistes, et les conservateurs plus institutionnalistes. Mais ils recouvrent aussi des enjeux démographiques et géographiques. Gaetz lui-même représente une circonscription très conservatrice en Floride. Depuis son élection en 2016, il n'a jamais eu d'opposition démocrate conséquente ; en 2022, il fut réélu avec 68% des voix. Parmi ses opposants, qui ont soutenu des candidats plus modérés pour diriger la Chambre, on compte plusieurs élus Républicains de l'État de New York, à l'instar de Mike Lawler, qui en 2022 ne fut élu qu'avec 50, 3% (contre un Démocrate recueillant 49, 7% des voix), dans une circonscription que Biden a remportée avec une marge de presque 10% en 2020. La guerre intra-républicaine oppose ainsi une faction qui sait devoir plaire à un électorat plus centriste, et une faction qui n'a que faire de dialoguer avec les Démocrates.

Mais on retrouve la même dynamique chez les Démocrates. De jeunes élus progressistes qui représentent des circonscriptions urbaines du Nord dénoncent souvent les Démocrates centristes du Sénat, notamment Joe Manchin de la Virginie occidentale et Kyrsten Sinema de l'Arizona, qu'ils accusent d'avoir bloqué les aspects les plus progressistes du projet de Joe Biden. Lorsque la très médiatique Alexandria Ocasio-Cortez (dont la circonscription chevauche les quartiers de Queens et du Bronx à New York et qui fut réélue en 2022 avec 70% des voix) a dénoncé Joe Manchin (réélu en 2018 avec une marge de seulement 3%, dans un état que Trump a remporté à deux reprises, avec 68, 6% en 2020) pour n'avoir pas défendu un salaire minimum de $15 par heure, le sénateur a répondu qu'ils « venaient de deux régions différentes du pays qui ont des besoins sociaux et culturels différents10 ». Et si Manchin vote avec les Républicains plus que les autres sénateurs démocrates, il soutient ces derniers bien plus souvent que le Républicain qui sans doute le remplacera. Même si dans ces querelles il n'est aucunement question de sécession, elles illustrent une réticence ou une incapacité de certains élus à accepter les choix de certaines régions, quand bien même elles ont élu des membres du même parti qu’eux.

La politique étrangère en question 

La mentalité sécessionniste semble aussi sur le point d'influencer la politique étrangère des États-Unis. Pendant longtemps, la nécessité d’une politique étrangère cohérente et en mesure de peser sur la scène internationale fut l’un des arguments les plus déterminants en faveur d’un État centralisé et unificateur. Les partisans d’une constitution fédérale dans les années 1780 ont insisté sur l’importance d’une puissance centralisée pour éviter que le pays nouvellement indépendant – et ses États fédérés - ne deviennent les jouets des grandes puissances européennes. Pendant la Guerre froide et même dans les premières années qui ont suivi la chute du Mur, le consensus était plus ou moins la norme dans la détermination des engagements internationaux du pays. Un vieux proverbe américain déclare que « la politique s’arrête au bord de l’eau ».

On assiste désormais, du moins dans le monde politique, à une sorte d'affaissement de toute capacité à penser les questions internationales indépendamment des enjeux nationaux, voire locaux.

Mais depuis les guerres d'Iraq et d'Afghanistan, cet accord s'est fracturé. On assiste désormais, du moins dans le monde politique, à une sorte d'affaissement de toute capacité à penser les questions internationales indépendamment des enjeux nationaux, voire locaux. La politique étrangère n'est plus que la poursuite de la politique intérieure dans un autre registre. L'éclatement du conflit entre Israël et le Hamas en octobre 2023 a mis en évidence une disjonction émergente dans la politique américaine : soutenir Israël tout en s'opposant au financement de l'Ukraine dans ses efforts pour repousser l'invasion russe, ou soutenir l'Ukraine tout en rééquilibrant les engagements des États-Unis au Moyen-Orient en faveur des Palestiniens. Pour les Républicains, l'Ukraine est un dossier sensible parce que la politique de Donald Trump envers ce pays fut le principal chef d'accusation des Démocrates lors de la première tentative de destituer Trump en 2019-2020 ; alors que le soutien à l'Israël est un article de foi inébranlable de la droite évangélique. Ainsi le « speaker » républicain Mike Johnson fut récemment obligé de s'appuyer sur les voix des élus démocrates à la Chambre des Représentants pour faire passer une mesure de soutien financier à l'Ukraine.

Côté démocrate, si de nombreux modérés demeurent fidèles au soutien que le parti apporte depuis sa fondation à l'État hébreux, beaucoup de progressistes envisagent la prise de position en faveur des droits du peuple palestinien comme une extension des combats qu'ils poursuivent pour la « justice sociale ».  La manière dont des enjeux majeurs de la politique internationale sont réduits, dans le contexte actuel, à des objets transitionnels de ce conflit intra-étasunien est évidente dans les controverses auxquels on assiste sur les campus universitaires : alors que les conservateurs se plaignent depuis des années du caractère liberticide de la culture « woke », notamment les efforts des militants étudiants pour restreindre la liberté d'expression d'individus qu'ils considèrent comme racistes ou plus généralement « offensifs », c'est désormais au tour des Républicains, dans un grossier esprit de représailles, de tenter de prohiber les organisations et manifestations propalestiniens. Ces provocations ont contribué aux manifestations propalestiniennes sur de nombreux campus américains au mois d'avril, qui minent la délicate coalition électorale que le Président Biden doit garder intacte pour être réélu.

En 1788, les auteurs du Fédéraliste – l'un des textes fondateurs de la pensée politique américaine – considéraient que les « confédérations » européennes (comme les Provinces unies néerlandaises) s'exposaient, du fait de la discorde entre leurs composantes, à « l'influence et aux indignités étrangères11 ». À l'heure actuelle, les dissensions entre les différentes régions du pays semblent exposer le pays l’à « influence » et aux « indignités » que redoutaient les Pères fondateurs.

La sécession présente les mêmes dangers que cette autre particularité américaine, l'accès aux armes à feu : le fait même qu'ils existent rend plus probable qu'on y ait recours. Les difficultés toutes contemporaines du « vivre ensemble » entre populations dont les sensibilités et les formes de vie sont notoirement différentes se nourrissent d’une tradition dont des traces demeurent dans les institutions. Une sorte de légitimité historique est accordée aux replis sectaires, dont ne bénéficient pas forcément ceux qui priorise l’unité de la nation. Depuis au moins cent cinquante ans, la sécession n'a été pour la classe politique américaine qu'une notion vétuste. Depuis peu, elle a retrouvé une pertinence. Certes, la grande majorité des Américains n'a aucune envie de voir le pays scindé en morceaux. Le problème est que si une partie du pays décide que si la sécession est préférable à l'appartenance, les arguments en faveur de l'unité auront perdu leur évidence. Le fait même que la sécession soit revenue à l'ordre du jour est une raison de s'inquiéter de l'état de santé de la démocratie américaine.

 

  • 1. David French, Divided We Fall: America’s Secession Threat and How to Restore our Nation, New York, St. Martin’s Press, 2020.
  • 2. « Virginia Resolution » (1798), dans The American Republic: Primary sources, Indianapolis, Liberty Press, 2002, p. 399.
  • 3. John C. Calhoun, « Fort Hill Address » (1831), idem, p. 566.
  • 4. Gus Wezerek, Ryan D. Enos and Jacob Brown, « Do You Live in a Political Bubble », New York Times, 30 avril, 2021.
  • 5. Michael Schnell, « Texas lawmaker files ‘TEXIT’ bill to spur vote on exploring secession from US », The Hill, 6 mars, 2023.
  • 6. Voire le site de l’association : https://www.yescalifornia.org/.
  • 7. Peter Holley, « Are Texas Republicans serious about secession? », Texas Monthly, novembre 2022.
  • 8. Office of the Governor of Texas, « Governor Abbott Issues Statement On Texas’ Constitutional Right To Self-Defense »,  le 24 janvier, 2024.
  • 9. Jesse Paul, « U.S. Supreme Court aggressively challenges whether insurrection clause can be used to bar Donald Trump from Colorado’s ballot », The Colorado Sun, 8 février, 2024.
  • 10. Devan Cole, « Manchin defends effort to stall Democrats’ stimulus plan », CNN, 7 mars, 2021.
  • 11. Alexander Hamilton, James Madison, et John Jay, The Federalist Papers, ed. Clinton Rossiter, New York, Signet, 1961. La citation vient du Fédéraliste 20, de Madison et Hamilton, p. 135.