Aux idiots du « Belgique bashing »
Nous méconnaissons la Belgique. Comme nombre de Belges parlent français, ils sont forcément à notre image. Et comme ils nous ressemblent, certains rêvent d’une Wallonie rattachée au Haut de France quand d’autres pensent que Brel, Delvaux ou Amélie Nothomb sont certes belges parce qu’il faut bien naître quelque part, mais que ce sont des gens bien de chez nous, l’accent en plus. La tradition française est ancrée : la Belgique est un petit pays que l’on moque avec gourmandise, fort de cette condescendance jacobine qui aime faire la leçon au monde. En cela, les propos de Michel Sapin, Ministre des Finances, ou Alain Marsaud, ancien magistrat anti-terroriste, député des Républicains, raillant la naïveté belge devant le terrorisme ne dénotent pas.
Pour nombre de nos concitoyens, la Belgique est sympathique, légèrement bisounours, dont les seules productions intéressantes sont la bande dessinée et les frites. Ce qui est totalement étranger à beaucoup de Français, ce n’est pas la naïveté belge, autrement dit une forme d’angélisme enfantin, mais la fraîcheur belge. Confrontée depuis toujours au métissage culturel que ne résume pas le conflit entre la Flandre et la Wallonie, la Belgique répond par une organisation sociale profondément communautaire, par un humour que nous dénaturons avec des blagues belges, mais qui est, en réalité, une manière d’accueillir la vie avec une sorte de distance décontractée : elle permet non pas de gommer les différences, mais de vivre les conflits en laissant peu de place à l’inquiétude, quand nous Français sombrons dans la déprime.
Depuis les attentats de Bruxelles, nul propos sur une situation de guerre, sur la déchéance de nationalité ou sur la nécessité de décréter un état d’urgence. Les caricatures abondent dans la presse, et si la gravité de la situation n’est pas niée, on ne relève pas cette attitude martiale qui veut rassurer sur la volonté de l’Etat, mais revient en boomerang attiser les peurs et les crispations identitaires. Pour nous, s’ils ne sont pas va-t-en guerre, c’est qu’ils sont mous.
La Belgique est un Etat fédéral, régionalisé, avec un fonctionnement institutionnel et politique incompréhensible aux Français et même à nombre de Belges ! Mais en 2010-2011, ce pays a réussi à rester sans gouvernement pendant 17 mois sans que les affaires économiques et sociales ne soient atteintes. La Belgique est un pays pluriethnique, aux villes et villages profondément typés, au point que les Belges quittent peu leur quartier ou leur bourgade, attachés qu’ils sont à leurs solidarités de proximité. Entre voisins ou communautés, on ne cesse de se critiquer, mais dès que l’on se retrouve, on s’embrasse sur la bouche. On peut appeler cela de l’hypocrisie, mais c’est une manière de vivre ensemble en évitant la guerre civile. Des polémiques fortes existent, je pense à celles entre libres penseurs et catholiques, entre libéraux, socialistes et écolos, mais, outre que les mots n’ont pas la même signification que chez nous bien qu’ils soient formulés dans la langue française, on ne retrouve pas en Belgique la tradition de lutte des classes qui fait notre régal.
On ne peut qu’être frappé en se promenant en Belgique par la connaissance des langues de ce peuple bigarré. Situé au carrefour de l’Europe, la tradition de porosité à ce qui vient d’ailleurs fait que l’hospitalité passe par la volonté de parler tous les langages. Un ami graphiste belge me confiait que, dans leurs congrès de graphistes, on parle souvent le français car….nos compatriotes ne comprennent que la langue de Molière !
Tout ceci rend insupportable nos attitudes moralistes. L’autre soir à C à vous, sur la 5, Anne-Sophie Lapic, d’ordinaire mieux inspirée, n’a eu de cesse de renvoyer la bourgmestre de Molenbeek, Françoise Shepman, à ses incuries devant le terrorisme. Sans parler des « experts » du Figaro, silencieux pendant des années sur nos faiblesses et jouant soudainement aux justiciers. Ils clouent au pilori les élus dont le clientélisme électoral aurait gommé les problèmes du salafisme. Le problème est réel dans de nombreux cas, mais qui peut se vanter, parmi les responsables, de ne pas avoir attisé les braises pour s’attirer de l’audience ? Il ne faut pas oublier non plus que les maires de France, surtout ceux de banlieue, ne cessent de témoigner que l’Etat ne les entend pas. Et que c’est M. Sarkozy qui a démantelé la police de proximité. Nul, en Belgique, ne songe à nier les insuffisances criantes des services de renseignements, la démultiplication des lieux de décisions rendant l’adoption d’une réelle politique de sécurité extraordinairement complexe, mais nos voisins n’ont-ils pas tort d’être exaspérés par l’avalanche des critiques arrogantes qui viennent mettre du sel sur leurs plaies ?
Avec sa tradition communautaire que, chez nous, on travestit en parlant de communautarisme, la Belgique est paradoxalement mieux armée pour résister à la panique et à balayer devant sa porte sans céder à l’hystérie sécuritaire. Le ministre de la Justice belge et le vice-Premier Ministre viennent de présenter leur démission (refusée par le Premier Ministre) devant les failles constatées dans les services de renseignements. A-t-on vu en France un ministre démissionner pour cause d’erreurs ? La démocratie belge est fragmentée, divisée, parfois ingérable, mais elle fonctionne, n’en déplaise aux Parisiens. Le melting-pot belge est un bel exemple, plein d’insuffisances, de cohabitation des différences. Au lieu de le railler et de distribuer les mauvais points, il serait bon que d’aucuns passent un peu de temps en Belgique, et pas seulement dans les cercles bruxellois le temps d’une conférence, pour sortir des clichés et admettre que la France jacobine a des choses à apprendre d’un pays qui fait confiance aux régions et aux communautés.
Jacques-Yves Bellay