Paul Magnette, en juin 2016 à Bruxelles © Union européenne / Tim De Backer
Paul Magnette, en juin 2016 à Bruxelles © Union européenne / Tim De Backer

La transition climatique est-elle la nouvelle lutte des classes ?

Réponse à Laurent de Briey

Pour contrer l’instrumentalisation politique de la peur devant la transition climatique, Paul Magnette appelle de ses vœux la formation d’un nouveau bloc hégémonique en vue d’une société plus sobre et plus juste.


Dans l’un de ses derniers entretiens, Bruno Latour voyait dans l’écologie la « nouvelle lutte des classes1 ». Cette conversion tardive, dans le chef de l’un des plus grands penseurs de la « question naturelle », révèle une prise de conscience plus large. Depuis une dizaine d’années, depuis que les politiques publiques tentent de transformer nos modes de production et de consommation pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, la transition climatique s’insinue au cœur des débats politiques, forçant gauches et droites à se redéfinir. La nécessité de la transition fait de moins en moins débat, mais les discussions sur ses modalités gagnent en intensité. Les normes qui régulent nos logements, nos modes de déplacement, notre alimentation, nos biens matériels et nos loisirs altèrent profondément le « mode de vie européen », suscitant au passage des réactions, plus ou moins hostiles, qui bousculent les cadres de la confrontation politique hérités des Trente Glorieuses et de leur vision naïve de l’abondance.

Une différence de stratégie

C’est pourquoi je sais gré à Laurent de Briey d’avoir pris le temps et la peine de me lire et de construire une critique des analyses et propositions que je formulais dans mon Manifeste écosocialiste, surtitré La vie large en hommage à Jean Jaurès. Tandis que les gauches s’affrontent sur la question du rapport au capitalisme, à l’Europe et à la radicalité politique, dans une réédition souvent appauvrie du discours des Deux Méthodes, Laurent de Briey revitalise une autre querelle aux racines anciennes, celle qui oppose, dans une discussion animée mais amicale, la social-démocratie et la démocratie chrétienne – ou en des termes plus savants, le socialisme démocratique et le personnalisme2. En Belgique, comme aux Pays-Bas ou en Italie, la division historique du mouvement ouvrier sur des lignes confessionnelles n’a jamais empêché le dialogue. Et le mouvement syndical, fracturé autour de la même frontière, a souvent su faire « front commun » et contribué ce faisant à faire converger les luttes.

Si cela fut vrai autrefois, cela peut-il l’être à nouveau demain ? Laurent de Briey en semble convaincu. Un large consensus pourrait aisément se former sur la critique de la société productiviste et sa fascination pour la consommation matérielle, et sur l’ambition de former une société à la fois plus sobre et plus juste. Entre socialistes et centristes d’inspiration démocrate-chrétienne, les seules oppositions porteraient dès lors sur la méthode. « La véritable divergence entre les stratégies écosocialiste et centriste, résume Laurent de Briey, n’est pas entre consensus et conflictualité, mais entre deux tentatives de faire émerger une volonté majoritaire en faveur de la transition. L’écosocialisme entend cristalliser le conflit en opposant deux groupes sociaux et en unissant ceux qui se reconnaîtraient comme “dominés” dans une même colère à l’égard des “dominants”. À l’inverse, la stratégie centriste s’efforce d’apaiser en partie le conflit social afin de rassembler les forces favorables au changement dans l’ensemble des classes sociales et de surmonter les résistances de ceux qui, à gauche comme à droite, s’accrochent au modèle productiviste et à la société de consommation ». On trouverait donc, autour des enjeux de la transition climatique, une « différence de stratégie » qui fait écho à celles qui ont longtemps opposé, aux grandes heures des luttes démocratiques, les partisans de la « lutte des classes » aux défenseurs de « l’interclassisme ».

Laurent de Briey étaye son attachement à la seconde voie – et sa méfiance à l’endroit du clivage gauche-droite – sur un raisonnement sociologique simple : « Du point de vue centriste, la radicalisation du conflit social va renforcer la résistance aux changements des classes moyennes supérieures, alors que la société dans son ensemble basculera lorsque ces classes y consentiront. » En d’autres termes, mon interlocuteur admet que la structuration de la société en classes – ou en groupes sociaux, si l’on préfère un langage moins connoté – est un élément déterminant du politique, mais il considère que le groupe social pivotal, celui dont le basculement fera sauter les verrous de la transition, est la classe moyenne supérieure, et il semble ne pas vouloir trop l’effrayer. À le lire, je chercherais pour ma part le salut écologique dans les milieux populaires et ferais de ce point de vue une double erreur. D’une part, j’oublierais que « lorsque les dominés s’attaquent aux dominants, généralement, ce sont les dominants qui l’emportent ». D’autre part, je miserais sur le mauvais cheval, puisqu’il est « loin d’être évident que ce soient les classes les plus défavorisées, dont la préoccupation principale est la fin du mois et non la fin du monde, qui aspirent à devenir le moteur de la transition ». Malgré ces divergences, Laurent de Briey n’exclut pas que se forme, « dans la pratique », une « alliance de circonstances en faveur du changement », puisque les « discours » que nous tenons l’un et l’autre « s’adressent de manière privilégiée à des groupes sociaux différents » et que « seule peut-être l’addition des convictions permettra le changement ».

Trois différences d’analyse

Je voudrais commencer par dire à Laurent de Briey que je lui suis reconnaissant d’avoir centré son propos sur la question stratégique. Je pense en effet, comme lui, qu’à gauche – puisque la démocratie chrétienne belge, tout en s’inscrivant dans le sillage du Parti populaire européen, refuse « de se dissoudre dans une alliance conservatrice » – un consensus assez large se dessine, lorsqu’il s’agit de définir les limites et les contradictions de nos modes de production et de consommation, et de tracer les contours de la société plus juste et plus démocratique qui pourrait et devrait lui succéder. Reste que, souvent, les divergences stratégiques forment la part émergée de conflits plus amples et plus profonds. Je voudrais donc relever, avec l’ambition d’approfondir la compréhension mutuelle de nos points de vue et, qui sait, de préparer des alliances sociales larges, trois divergences d’analyse ou d’aspiration entre Laurent de Briey et moi.

Je ne pense pas, d’abord, que l’on puisse considérer que « la différence stratégique s’explique par les implications différentes d’une conviction commune, selon laquelle la source des inégalités réside dans la dimension symbolique prise par la consommation dans les sociétés capitalistes ». Que nous nous entendions pour considérer que la question des inégalités environnementales constitue l’enjeu majeur de la transition climatique est, en soi, un premier pas intéressant. Nos sociétés prennent enfin conscience de la responsabilité majeure des élites économiques dans la production de gaz à effet de serre et dans les détériorations environnementales, et du fait que les milieux populaires en sont les premières victimes. Mais ce constat partagé ne doit pas occulter les divergences portant sur la compréhension des causes de ces inégalités. Contrairement à Laurent de Briey, je ne crois pas qu’elles s’expliquent par « la dimension symbolique prise par la consommation dans les sociétés capitalistes ». En lecteur de Marx, plus marxien que marxiste, je pense que c’est la volonté des détenteurs du capital d’entretenir la croissance continue de leurs profits qui oriente la production et la consommation. Et que le consumérisme n’est donc pas un fait symbolique, mais une institution et une pratique sociale essentielle de toute société capitaliste soucieuse de sa perpétuation. Si l’écosocialisme, fidèle à Jaurès, conserve l’horizon du dépassement du capitalisme, c’est parce qu’il est logiquement inconcevable de contrer la surconsommation, et les inégalités (sociales, de genre et ethniques) qui sont au fondement des injustices climatiques, en demeurant dans le cadre d’une économie capitaliste.

En deuxième lieu, si je veux bien admettre avec Laurent de Briey que « le besoin de reconnaissance et de distinction est un impondérable anthropologique », ce dont témoigne toute la philosophie antique et son héritage moderne, et que confirment la psychanalyse et la sociologie, je ne pense pas en revanche que « seul un changement de valeurs et la sortie de la société de consommation permettront la réduction des inégalités, dès lors que la recherche de reconnaissance sociale et de distinction ne passera plus par la jouissance de biens matériels ». Ce raisonnement me semble en effet confondre les effets et les causes. Ce n’est pas un changement de valeur qui produira une réduction des inégalités, mais l’inverse. Si je crois indispensable de poursuivre le développement de services publics universels, accessibles à tous, c’est parce que ces institutions affectent profondément nos préférences morales. Comme l’ont démontré nombre de sociologues, que je cite longuement dans La vie large3, lorsque l’on vit dans une société où l’éducation, la santé, la culture sont accessibles à tous, et où le logement, la mobilité, l’alimentation ne sont pas hors de prix, l’on est moins enclin à chercher à augmenter ses revenus et sa consommation matérielle individuelle. En outre, en générant la création de nombreux postes de travail soustraits à la logique marchande, en réduisant les inégalités de genre et d’origine, et en favorisant des rapports sociaux moins conflictuels et plus altruistes, les services publics contribuent à enraciner dans la société des valeurs moins matérialistes et moins individualistes – ce qui constitue un horizon normatif sur lequel nous nous entendons, et un fondement indispensable de la transition vers des sociétés plus sobres. Mais nous savons aussi que le développement de ces services publics universels suppose de continuer à socialiser la richesse, ce qui heurte de plein fouet les intérêts des classes moyennes supérieures. Et me conduit vers ma troisième divergence, la plus fondamentale.

Je ne peux en aucun cas souscrire à l’idée selon laquelle « lorsque les dominés s’attaquent aux dominants, généralement, ce sont les dominants qui l’emportent ». Je n’ai pas l’espace nécessaire pour le démontrer ici, mais toute l’histoire des luttes sociales et démocratiques dément cette affirmation pessimiste. Comme Machiavel, je pense que toutes les libertés dont nous jouissons aujourd’hui nous viennent de ce que les dominés ne supportent pas de l’être, et que cet instinct les conduit, dans des circonstances historiques rares mais décisives, à se dresser contre les dominants. Ceci me semble constituer un « impondérable anthropologique » au moins aussi incontestable que le besoin de distinction et de reconnaissance mis en avant par Laurent de Briey. Tout l’art de la politique, dans une société libre, consiste à créer les conditions qui permettent aux dominés de sortir de leur état. Je ne crois pas, contrairement aux opinions que me prête Laurent de Briey, que le basculement viendra des groupes sociaux défavorisés, ni d’ailleurs d’aucun autre groupe pris isolément. À l’instar de Karl Polanyi, je pense que tout changement social radical requiert une majorité large de groupe sociaux, différents mais capables d’identifier un intérêt commun et de se mobiliser, chacun selon ses références et son répertoire d’action, pour l’atteindre. D’où l’importance que j’accorde au conflit, dans la politique en général, et dans la perspective de la transition climatique en particulier.

Un nouveau bloc hégémonique

Je vois bien la peur du changement qui traverse les classes moyennes supérieures, craignant que les normes environnementales les privent des plaisirs qui font le charme discret de la bourgeoisie. Elle n’est d’ailleurs pas sans fondement : dès lors que leur mode de vie est infiniment plus responsable des changements climatiques que celui des milieux populaires, elles ont des raisons objectives de s’inquiéter. Je vois bien aussi le risque d’instrumentalisation de ces peurs par les forces conservatrices et réactionnaires. Le Pacte vert européen, portant des normes qui nous obligent à concevoir autrement nos manières d’habiter, de nous déplacer, de nous nourrir et de nous distraire, constitue une remise en cause profonde du mode de vie des classes moyennes supérieures. Et comme ces mêmes classes posent les normes de vie dont s’inspirent les autres groupes sociaux, les droites peuvent tenter de séduire les électorats populaires, en leur faisant croire que la transition climatique menace, sinon leur mode de vie actuel, au moins celui auquel ils aspirent.

Face à ce danger, il ne me semble exister qu’une réponse. Celle qui consiste à former un nouveau « bloc hégémonique », comme sut le faire la social-démocratie dans les décennies d’après-guerre. Non pas dresser les groupes sociaux les uns contre les autres, dans une radicalité impuissante, mais chercher à former une vaste alliance sociale de « l’autre moitié du monde », celle qui n’est que très peu responsable des changements climatiques mais qui en subit les effets de plein fouet, et dont les emplois et les positions sociales sont les plus directement menacés par la révolution énergétique en cours. Cela suppose une perspective positive, une certaine idée de la vie large que l’on veut et peut offrir à tous ceux qui en sont aujourd’hui privés, en améliorant les conditions matérielles de leur existence, en sécurisant leur statut professionnel et en reconnaissant mieux le rôle essentiel qu’ils jouent dans la reproduction de notre prospérité, les soins portés aux humains et à la nature. Et cela suppose aussi une certaine forme de polarisation. Les droites réussissent à empêcher la constitution de larges fronts populaires en dressant les groupes sociaux les moins privilégiés les uns contre les autres. Les gauches ne peuvent contrer cette manœuvre qu’en les unifiant, ce qui suppose de démontrer qu’une petite élite, ceux qu’on appelle les ultra-riches, est largement responsable des dérèglements climatiques, et de l’érosion des bases fiscales des États qui fragilise les services publics.

La politique a besoin de simplifications, autant qu’elle a besoin de nuances. Des propositions telle que la taxation européenne des fortunes, en vue de financer la transition climatique et sociale, et donc d’améliorer les conditions de vie d’une vaste majorité de la population, jouent de ce point de vue un rôle mobilisateur essentiel. Elles ont aussi le mérite de permettre à des mouvements politiques dont les analyses et les ambitions peuvent différer, de se retrouver sur des combats communs, ceux au creux desquels se forment ces vastes alliances sociales dont nous avons tant besoin.

 

  • 1. Bruno Latour, « L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes », Le Monde, 10 décembre 2021.
  • 2. La social-démocratie n’étant pas, comme on le croit trop souvent en France, une version idéologique édulcorée du socialisme, mais la forme que prend l’idée socialiste dans la praxis. Voir Édouard Delruelle, Dis, c’est quoi le socialisme ?, préface de Paul Magnette, Bruxelles, Renaissance du livre, 2022.
  • 3. Paul Magnette, La vie large. Manifeste écosocialiste, Paris, La Découverte, 2022. Voir aussi le compte rendu de Benjamin Caraco, Esprit, avril 2023.