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Flux d'actualités

Dernières nouvelles d'Argentine

juillet 2015

#Divers

My Buenos Aires. Exposition à La maison rouge (fondation Antoine de Galbert), 10 boulevard de la Bastille, 75012 Paris. Jusqu’au 20 septembre.

 

L'Amérique latine est désormais presque totalement hors de notre champ de vision. Ce qu’on appelle « l’actualité » tourne presque inévitablement nos regards vers l’Orient. Savons-nous encore qu’il existe un monde de l’autre côté de l’Atlantique sud ? Ou pourrait parfois en douter et, à la manière d'un Alfred Jarry évoquant la Pologne à propos d’Ubu Roi, se laisser aller à désigner comme « nulle part » ce continent que nous scrutions attentivement dans les années 1960 et 1970.

Il faut donc saluer l’invitation adressée par Antoine de Galbert à soixante-cinq artistes argentins contemporains pour qu’ils viennent présenter leur travail. Elle nous sort de l’oubli dans lequel nous laissons cette autre partie de monde. My Buenos Aires vient poursuivre le cycle des expositions consacrées à des villes, après Winnipeg en 2011, et Johannesburg en 2013. À Paris, pendant trois mois, l’Argentine existe, elle se rencontre à travers cette ville miroir qu’est sa capitale, troisième agglomération d’Amérique latine, après Mexico et São Paolo. Elle se raconte sans se laisser occulter par sa légende, par sa nostalgie, par ses « divinités » (Borges, le tango, Maradona, la viande de bœuf, Eva Perón…). À La maison rouge, Buenos Aires vibre comme une ville blessée par les années de la dictature (1976-1983) et de la violente crise économique des années 2000. Elle ne se livre pas, mais propose une sorte de promenade, mêlant humour et gravité, à travers quelque cent vingt œuvres très différentes les unes des autres.

Jorge Macchi, Fan, Installation, 2013.

 

Rien de didactique, comme toujours à La maison rouge. On ne prend pas le visiteur par la main pour lui expliquer ce qu’il doit comprendre et penser. Le pari est pris qu’il est sensible et intelligent, curieux et poète. Ainsi, ce ventilateur dérisoire, installé par Jorge Macchi dont les pales cognent et entament les murs dans le coin où il se trouve instaure d’entrée de jeu le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond.

 

  

 

Tomás Espina & Martin Cordiano, Domino, Installation, 2013.

Un peu plus loin, la vidéo de Gabriela Golder, La logica de la supervivencia, fait surgir la crise et ses effets. On les retrouve aussi, sur un mode radicalement différent, dans cette maison de bois brûlée, La Isla, d’Eduardo Basualdo, à l’intérieur de laquelle se découvre un monde d’étrangeté sinon de frayeurs qui est, peut-être, ce qui reste lorsqu’on a traversé l’incendie, la violence, la faillite économique… Diego Bianchi, lui, travaille encore ce sentiment d’une réalité qui échappe, qui tremble, qui se dérobe, avec ses « œuvres d’art cachées » derrière le mur, de sorte qu’elles ne laissent apercevoir qu’une part d’elles-mêmes. On est tout aussi saisi par Dominio cette pièce d’habitation entièrement reconstituée par Tomás Espina et Martin Cordiano, où tous les objets ont été brisés puis réparés : la vie est là balafrée, de toute part.

 

 

Non, ce Buenos Aires là n’est ni tranquille ni romantique. Il nous dit, à sa manière, que l’histoire ne s’efface pas si facilement. Il nous avertit que ce que nous ne soignons pas, ce que nous laissons pourrir, laissera des traces pour longtemps, que l’ordre même de la culture en est chamboulé, comme cette pièce de Sebastián Gordín, Que parezca une accidente : une bibliothèque à la renverse. Cependant, loin d’être terrifiante, cette leçon argentine met en évidence l’incroyable capacité humaine à recomposer une vie à partir des décombres.

Ana Gallardo, Casa Rodante, extrait vidéo, 2007 © Ana Gallardo.Ce qui s’impose, ce n’est ni le larmoiement ni l’obsession d’une revanche ni l’enfermement dans une lecture étroitement politique ; ce qui s’impose, c’est la vitalité d’une relecture, d’une réappropriation d’une histoire difficile, le vouloir vivre avec ça, sans l’escamoter, mais en l’interprétant. Témoin, La Casa rodante, la caravane que balade Anna Gallardo, avec ses meubles, dans les rues de la ville, mais aussi, au terme de l’exposition, comme une parodie de film d’horreur, Trailer, la surprenante vidéo de Nicola Costantino, où l’artiste se met en scène en construisant son double dont elle va ensuite se débarrasser. La dernière pièce, une étrange sculpture de Marina de Caro, résume par son titre, Potencia de existir, toute la dynamique de l’exposition. Oui, Buenos Aires est encore capable d’exister et ses artistes nous le disent.

Jean-François Bouthors