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Flux d'actualités

Lagarce explore la jouissance mortelle de la douleur

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Chloé Dabert, La Comédie Française, Théâtre du Vieux Colombier, Paris, jusqu’au 4 mars.

janvier 2018

#Divers

Cinq femmes sur scène, et un homme qui n’est là que comme un trou dans leur vie. Il est rentré chez lui, après en avoir été chassé par son père et avoir mené guerres et batailles dont on ne sait rien, sinon qu’il est revenu pour mourir. Sa chambre avait été gardée intacte, on l’y a installé et, depuis, le temps s’est arrêté au bord du gouffre. Sa présence absente semble avoir enfermé ces femmes dans le cercle d’un deuil qui s’impose déjà sans être tout à fait d’actualité.

Dans la scénographie blanche, toute de transparence, de voiles, conçue par Pierre Nouvel, l’écriture de Jean-Luc Lagarce – il est mort en 1997, et c’est son avant-dernière pièce, écrite alors qu’il était déjà cerné par la maladie – laboure l’intime. L’auteur dans son synopsis évoque Tchekhov, à travers les personnages des Trois sœurs et, dans sa pièce, il y en a bien trois (sans autre dénomination que « L’Aînée », « La Seconde » et « La Plus Jeune »), accompagnées de « La Mère » et « La Plus Vieille ». Le lien est évident, par l’exploration des sentiments et la dimension chorale de la pièce, mais Lagarce apparaît, dans la mise en scène de Chloé Dabert, comme un Tchekhov traversé, sinon renversé par la désespérance. Alors que ce dernier, riche d’humour et de compassion pour ses personnages, ouvre toujours la question d’un avenir possible, dans la pièce de Lagarce, il n’y a pas d’horizon vers lequel se diriger. C’est d’ailleurs tout le sens de la dernière réplique qui voit La Mère se diriger vers la porte l’ouvrir et la refermer – alors qu’il a été question de départ, peu avant, mais sans perspective réelle – et dire : « J’avais cru entendre un bruit. » Rien n’est à attendre hors de ce qui replie chacune des cinq femmes sur elles-mêmes. Le temps et l’espace sont comme troués par le sort du frère, et ce trou, noir d’une blancheur obsédante, absorbe tout ce qui pourrait, éventuellement, signaler un ailleurs.

1 Une scénographie blanche. Suliane Brahim (L’Aînée), Jennifer Decker (La Seconde), Rebecca Marder (La Plus Jeune), Clothilde de Bayser (La Mère), et Cécile Brune (La Plus Vieille). Photo Christophe Raynaud de Lage, coll. CF.

La pièce, que Lagarce définissait comme « une lente pavane » autour du jeune homme qu’on ne voit jamais, tient sur une écriture qui revient sans cesse sur elle-même, où la phrase se reprend, revient en arrière pour se préciser, se développer, pour prendre son élan afin d’aller plus loin, dans un travail de répétition qui creuse et malaxe la situation comme s’il s’agissait de forer dans le réel pour en sonder les profondeurs. Entre le Péguy du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc et la Duras de La Pluie d’été. Si la conversation tourne autour de celui que l’on ne voit pas, si elle revient sur les circonstances de son départ, sur son absence, sur son retour, sur son agonie, il est en réalité moins question de lui que de « la vie perdue » de chacune de celle qui parle.

À quoi assiste-t-on, en effet, sinon à l’exploration lancinante de cette vie trouée par l’absence et bientôt la disparition de celui qui est revenu ? La douleur de cette absence, nouée serrée depuis son départ dramatique, suivi par la mort du père, a tout attiré à elle, jusqu’à tuer le désir. Ce qui s’exprime sur scène, ce n’est pas contrairement à Tchekhov, le drame du désir qui cherche à se délivrer, mais la jouissance lancinante d’une douleur et d’un deuil auquel les personnages ne peuvent et, peut-être, ne veulent pas échapper. Ces cinq femmes semblent tout entières définies par le gouffre qui les hante. La confession de L’Aînée, « j’ai eu des hommes et des hommes m’ont eue », illustre la mécanique d’une jouissance où le désir est mort, englouti par une douleur que nul ne cherche à surmonter, à dépasser, à guérir. Où l’autre et soi-même disparait derrière ce qui n’est plus qu’une triste satisfaction d’un besoin ou d’une nécessité.

La pièce est glaciale. Ce qualificatif ne vise ni le jeu des acteurs ni la mise en scène, l’un et l’autre remarquables, mais, dans la blancheur chirurgicale du décor, dans le propos qui dissèque la perte et l’absence, sa désespérance. Lagarce installe un monde sans horizon, sans possibilité de sortie. On songe à la manière dont Alexandre Sokourov situait la fin de Faust dans un désert de glace à la fin du film par lequel il réinterprétait à sa manière le personnage de Goethe. Un désir peut-il renaître par-delà la douleur ? La vie peut-elle desserrer l’emprise de la mort, déjouer le piège de cette jouissance perverse qui conduit à se repaître du malheur, à se nourrir de la souffrance passée et présente ?

Ce n’était sans doute pas le propos initial de Jean-Luc Lagarce, mais sa pièce reprise aujourd’hui pose la question très actuelle de savoir s’il est possible de se délivrer du traumatisme dont on a été victime ou témoin. S’il est possible de ne pas en faire la seule raison de survivre. Dans la maison où L’Aînée attendait que la pluie vienne – c’est la première réplique –, rien n’entre du monde extérieur. Ce qu’elle-même en dit, à travers son expérience de femme et d’institutrice, ne laisse d’ailleurs entrevoir nulle attente de sa part. Tout est joué, tout est dit, rien ne peut advenir, et il n’est même pas sûr que la mort du frère, si tant est qu’elle n’ait pas eu lieu, pourrait briser le cercle dans lequel sont enfermées les cinq femmes.

L’auteur ne nous dit pas que chacun est enfermé dans un destin écrit par les Parques, condamné à suivre la trajectoire qui a été tracée pour lui. Ce n’est pas du fatum dont il traite. Son propos porte davantage sur notre capacité à ne pas nous laisser fasciner par l’œuvre de la mort et de la violence, au point de les revêtir d’une puissance plus grande encore, celle de nous figer dans une sidération qui étend leur empire dans le futur. Il ne faut pas chercher très loin pour voir que notre époque est aux prises avec de multiples traumatismes, personnels ou collectifs, dont les échos ne cessent de nous hanter, au point de nous rendre difficile la capacité d’envisager un avenir apaisé. Et l’on voit bien qu’il peut y avoir une manière d’en jouir qui ne cesse d’en prolonger les effets.

Avec J’étais dans ma maison, Jean-Luc Lagarce ne propose aucun remède, il nous prévient de l’enfermement qui nous menace, si nous n’attendons plus rien de la vie. L’Aînée disait à l’ouverture de la pièce qu’elle attendait que la pluie vienne… Se pourrait-il que cette pluie soit capable de nous laver de notre désespoir, capable de redonner vie à une terre desséchée par la douleur ? Dernier espoir.

Jean-François Bouthors