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Vue d’exposition, photo Jean-François Bouthors
Vue d’exposition, photo Jean-François Bouthors
Flux d'actualités

Les voies de la photographie humaniste à Arles

juillet 2018

Le millésime 2018 des Rencontres de la Photographie, d’Arles, jusqu’au 23 septembre, démontre que les voies multiples de la photographie humaniste sont loin d’être épuisées.

C’est un millésime foisonnant que présentent cet été les Rencontres de la photographie à Arles, avec un programme dans lequel se mêlent les expositions patrimoniales – comme celles Robert Franck et Raymond Depardon, sur l’Amérique, ou celle de Jeanne Evelyne Atwood en dialogue avec Joan Colom sur la prostitution –, les hommages (inévitables cette année) à Mai 68, les approches anthropologiques de Mathieu Gafsou, Cristina de Middel et Bruno Morais, ou Jonas Bendiksen, les démarches esthétiques de René Burry ou Baptiste Rabichon, les reportages sensibles – et néanmoins politiques – d’Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yusko sur Grozny, ou de Victoria Wojeciechowska sur le front ukrainien… On ne les citera pas tous, tant la matière est abondante.

Le titre de l’exposition de William Wegman, Être humain, dont une image fait l’affiche des Rencontres, dit bien leur ambition. Cette exposition elle-même est lassante, à force d’exploiter, comme un système, un dispositif spectaculaire qui consiste à déguiser, avec de chatoyants atours, un magnifique braque allemand en de multiples personnages parfaitement typés. Certes, Wegman manie fort habilement l’humour et la couleur, mais c’est un talent qui tourne en rond.

 

Ann Ray, Unfallen Angels I, Paris, 2009. Courtesy of the artist.

 

Si l’on veut rester du côté du stylisme, il vaut mieux passer du temps, aux forges de la fondation Luma, avec Ann Ray. Elle a photographié Lee McQueen, le directeur artistique de Givenchy, pendant treize ans – jusqu’à sa mort en 2010. Cette chronique magnifique est bien plus qu’une exploration du monde de la mode ; c’est le dévoilement de la sensibilité d’un homme dont la poésie était en quête des « enfants du paradis », si l’on peut ainsi rapprocher son travail du chef-d’œuvre de Marcel Carné… Les photographies d’Ann Ray montrent comment un monde qui se présente d’abord comme onirique et léger peut-être profondément habité par ce qui hante l’âme humaine. Ici, le raffinement est aux antipodes du maniérisme ; il sert au contraire – si paradoxalement que cela puisse sembler dans cet univers de la haute couture et du luxe – à exprimer, au scalpel, le tragique et la fragilité de l’existence.

 

Taysir Batniji, Série Pères, 2006. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, de la galerie Sfeir-Semler Beyrouth/Hambourg et de la galerie Éric Dupont.

 

À l’autre bout de la ville, dans la chapelle Saint-Martin du Méjan, Taysir Batniji, né à Gaza, peu avant la guerre des Six Jours, expose Gaza to America, home away from home : le fruit de ses retrouvailles avec ses cousins exilés aux États-Unis. Cette exposition est l’une des plus subtiles des Rencontres. L’aisance matérielle des uns et des autres, dont ce chirurgien reconnu qui explique placidement le bien qu’il pense de Donald Trump pour lequel il a voté, contraste avec ses explorations gazaouies. L’artiste pratique l’ironie froide, avec ses watchtowers, postes (improvisés ou non) d’observation militaire, photographiés et exposés sur le modèle du travail de documentation architecturale des Becher, et l’humour noir, avec les annonces immobilières qu’il a conçues pour proposer à la vente, sur le modèle de résidences de luxe, des immeubles bombardés. Mais il sait aussi laisser percer sa sensibilité : son « Gaza intime » qui brasse des souvenirs familiaux – notamment ceux d’un frère tué par l’armée israélienne en 1987 – vient télescoper l’opulence des villas californiennes de ses cousins.

Aux vidéos qui illustrent le douloureux et difficile passage de la frontière pour entrer dans l’enclave palestinienne s’opposent celles où il interroge sa famille américaine sur la manière dont se pose pour les uns et les autres la question de l’identité. C’est ainsi que Batniji prend la mesure de l’écartèlement que produit l’exil : les fidélités et les solidarités avec la terre d’origine, avec celles et ceux qui ne l’ont pas quittée – qui n’ont souvent pas pu partir – doivent composer tant bien que mal avec les dynamiques d’une nouvelle vie qui n’attend pas… La religion demeure presque le dernier repère, pour ceux qu’on ne distingue plus vraiment des Américains « de souche », même si la jeune cousine Yasmine se sent en Californie comme une jeune femme… de couleur, avec ce que cela veut dire dans l’Amérique d’aujourd’hui ! Rarement, on a ainsi éprouvé la douleur lancinante qui transpire de la quête d’un avenir « normal » (pour soi-même et pour ceux auxquels on est indéfectiblement lié), dont la perspective ne cesse de s’éloigner du fait d’un présent – celui du conflit israélo-palestinien – qui ne passe pas.

 

Paul Graham, Série a shimmer of possibilities (2003-2006), La Nouvelle Orléans. Avec l’aimable autorisation de Pace/MacGill Gallery, New York ; Carlier/Gebauer, Berlin ; Anthony Reynolds Gallery, Londres. Vue d’exposition, photo Jean-François Bouthors

 

Non loin de là, dans l’église des Frères Prêcheurs, l’Anglais Paul Graham propose sa vision des failles de l’Amérique. Se penchant sur le fossé social, il n’en traque pas les effets les plus criants, mais repère les mécaniques subtiles de marginalisation et de dépréciation personnelle dans la vie quotidienne, à travers la succession d’images surexposées et de photographies en couleurs. Sa « nuit américaine », American Night, montre l’effacement à l’œuvre dans la pleine lumière d’un mode de vie qui semble aller tranquillement de soi. C’est le même caractère paisible qui transpire de sa série The Present, prise dans les rues de New-York : derrière les apparences très ordinaires se jouent de petits drames banaux et silencieux, comme cet homme noir qui semble transporter toutes ses affaires dans un grand sac de toile quadrillée, que l’on voit disparaître dans l’ombre d’une rue, le temps de quelques pas, fixés en trois photographies juxtaposées, sans qu’un passant lui accorde le moindre regard.

Graham n’assène rien. Il dresse un constat et propose d’ouvrir les yeux, de faire attention, de faire preuve d’humanité… Où la trouve-t-il, cette humanité qu’il recherche, sinon dans petites éclats de « lumière » qu’il capte dans la troisième série qu’il présente sous le titre a shimmer of possibility (un scintillement de possibilité) ? Instants saisis à travers le pays : le photographe capte une émotion, un suspens, un être-là d’une densité grave. Rien d’éclatant, mais une immense délicatesse du cadrage et de la succession des images, une distanciation qui manifeste un grand respect, à l’inverse de l’obscénité avide qui se manifeste souvent lorsque des médias en quête d’audience se penchent sur les fractures du monde.

 

Laura Henno, Revon et Michael, Slab City (États-Unis), 2017. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Les Filles du Calvaire.

 

Avec Rédemption, exposition présentée à la commanderie Sainte Luce, Laura Henno, ne montre pas moins d’égards pour ses sujets, mais c’est à ceux qui se sont mis résolument en marge qu’elle s’intéresse, pour documenter l’effondrement du rêve américain. Dans la chaleur californienne de Slab City, ancienne base militaire squattée par des « pionniers » à la dérive, l’attente d’un messie qui ne vient pas semble interminable, même pour le pasteur qui s’est joint à cette petite compagnie de « déclassés ». On est un peu chez Beckett. Chacun habite comme il peut le temps qui passe lentement et semble lui-même – le temps ! – perdu, égaré. Pourtant, le désespoir ne suinte pas de ces photographies, il cède le pas devant une douceur qui flotte comme un voile de mariée.

De l’espérance nonchalante des marginaux de Slab City à la folie douce des Messies du Dernier Testament que Jonas Bendiksen est allé rencontrer en Angleterre, au Japon, en Russie, au Brésil, en Afrique du Sud ou en Zambie, la distance n’est peut-être pas si grande. Images saisissantes d’une quête de salut qui sort des chemins de la rationalité, mais s’invente ses raisons propres, avec des mises en scène surprenantes. Les visages fascinants de ces êtres transportés dont le photographe norvégien ne se moque pas n’expriment-ils pas, dans leur excès, le sentiment d’abandon qui naît d’un monde où beaucoup ne trouvent plus leur place ? Un monde où fait défaut, pour nombre de nos contemporains, la possibilité de croire en soi et dans les sociétés où ils vivent… N’est-ce pas dans ce manque, dans ce vide insupportable, que le retour sauvage du religieux trouve son origine ?

On trouvera encore de quoi penser ou méditer en visitant l’ensemble des travaux présentés à la fondation Manuel Rivera-Ortiz, sous le titre Hope, ou en allant contempler, dans le lieu-dit Croisière, Droit à l’image, une série remarquable de portraits des détenus de la maison centrale d’Arles, réalisée par Christophe Loiseau. Tout cela fait que le millésime 2018 des rencontres d’Arles démontre que les voies multiples de la photographie humaniste sont loin d’être épuisées.

Jean-François Bouthors

Éditeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…