11/02/2023 · République - Nation
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Joie de vivre contre mal de vivre

Les manifestations contre l’allongement de l’âge de la retraite ont vu fleurir des slogans sur pancartes improvisées, en contrepoint, parfois en dissonance, avec les grosses caisses des bataillons serrés.


De quoi est fait l’accord tacite sur ce qu’un pouvoir politique peut faire accepter à un peuple ? Il n’y a pas de loi précise, simplement un beau jour, sans signes avant-coureurs, c’est toute une population qui se cabre. Le pouvoir s’étonne : voilà des années que nous leur faisons avaler bien pire sans qu’ils s’émeuvent. Et là, brusquement, la retraite à 64 ans, c’est non. Le pouvoir, comme à son habitude, va au plus simple et utilise les arguments autoritaires, ce qui n’arrange rien. Mais le peuple insiste : cette fois-ci nous ne nous laisserons pas tondre, encore moins écorcher. Et tout le monde descend dans la rue, avec des humeurs diverses.

Il est permis à ce stade de ressentir un furtif malaise. Car enfin, ce serait réconfortant si d’autres causes, un peu plus altruistes ou urgentes, jetaient dans la rue des millions de personnes (des centaines de milliers selon la police) : pollutions en tous genres, élevages concentrationnaires, disparition du vivant, océans, sécheresses, famines, massacres, exodes, naufrages et noyades, femmes opprimées, réchauffement de la planète… « Voilà,  » ricanent ceux qui ne tentent rien, « vous ne bougez que pour vos intérêts particuliers… » Encore plus vicieux : « Dites donc, les jeunes, seriez-vous déjà vieux dans vos têtes pour vous soucier de votre retraite alors que vous n’avez pas vingt ans ? »

La réponse tient peut-être sur une seule des pancartes qui vont suivre, brandie par une lycéenne rigolarde : « Macron, t’es en train de tuer nos darons ! » Et hop, l’humour, ce grand dépasseur des contradictions, renvoie la question à sa mauvaise foi. 

Et c’est ainsi que loin des slogans simplificateurs qui rassemblent les foules, les mots griffonnés sur un bout de carton hâtif font entendre l’air du temps, les voix individuelles de ceux qui essaient de penser par eux-mêmes, librement, en nuances, flirtant quand c’est possible avec le cocasse ou l’absurde, signalant ici ou là toutes les causes qui méritent notre émoi. Avec simplicité, ils nous rappellent la complexité.

Persillant les cortèges ou marchant sur ses franges, à l’écart des affrontements rituels (brûleurs de poubelles encagoulés contre forces de l’ordre en exosquelettes), ces inventifs font surgir à force de bonne humeur ce qui rend la vie supportable : en des temps incertains quelques moments de grâce.

 

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