Les merveilleux nuages. Que faire du nucléaire ? de Harry Bernas

Le livre d’Harry Bernas rend compte de cette situation complexe et de l’urgence à agir avant qu’il ne soit trop tard. Nul ne pourra dire que nous n’étions pas prévenus.


Habité par l’urgence, ce bref ouvrage présente en toute clarté et précision la manière dont la politique nucléaire civile est menée en France.

On peut porter au crédit du président de la République Emmanuel Macron d’avoir compris l’enjeu du nucléaire civil (un enjeu de vie ou de mort, étant donné son rôle majeur dans la lutte contre le changement climatique). En conséquence, il a pris des décisions importantes. La première est le lancement d’un programme de six à huit nouveaux EPR (European Pressurized Reactor), sur le modèle amélioré de ceux qui ne fonctionnent toujours pas à Flamanville et en Finlande. Et qui traînent le péché originel de tous les LWR (Light Water Reactor), qui est d’avoir été conçus dans la hâte, dans les années 1950, à partir du seul modèle de réacteur rapidement industrialisable à l’époque, celui du submersible nucléaire Nautilus. Or une centrale terrestre n’a pas le même but ni le même fonctionnement qu’un moteur de sous-marin. Au lieu de repenser l’architecture des centrales civiles à partir des exigences de sécurité, on a préféré parer au plus pressé. On l’a payé, en particulier à Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima. Même si les EPR 2 comportent des améliorations, rien n’est dit sur le destin des quelque cinquante vieux réacteurs « génération Messmer » actuellement en service.

La deuxième décision est le projet, porté par une tendance mondiale, de lancer des dizaines de « petits » réacteurs, les SMR (Small Modular Reactor), à installer un peu partout sur le territoire. Ils seront faciles à fabriquer, parce qu’il suffira de « mettre à terre » des réacteurs de sous-marins nucléaires que l’industrie navale française maîtrise (retour au Nautilus…). L’idée est de limiter les risques en cas d’accident en réduisant la puissance des réacteurs. Du fond de l’inconscient émerge le mot « dissémination ». En effet, plus on multiplie, plus il est difficile de contrôler, même si le projet est conçu avec une rigueur toute militaire. Une centrale nucléaire, à plus forte raison un programme nucléaire, ne peut fonctionner que si l’on veille à sa sécurité à tout instant. En France, c’est l’Agence de sûreté nucléaire (ASN) qui remplit ce rôle. Ses injonctions obligent régulièrement Électricité de France (EDF) à revoir sa copie et à traiter des problèmes qu’il aurait été tentant de glisser sous le tapis. Et c’est l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), avec ses quelque 1 700 employés, qui doit mener les recherches, fondamentales ou appliquées, lui permettant d’informer et de conseiller l’ASN. Et c’est cet IRSN que le pouvoir tente actuellement de faire absorber par l’ASN, aux dépens de son indépendance. Aux yeux de ceux pour qui compte d’abord l’efficacité-rentabilité, au nom d’une logique industrielle et financière, le travail de recherche de l’IRSN prend trop de temps. Comme ne l’aurait pas dit Proust : « La recherche, quel temps perdu… » Mais c’est en suivant cette logique que, depuis cinquante ans, on a un peu trop agi et pas assez réfléchi.

Le livre d’Harry Bernas rend compte de cette situation complexe et de l’urgence à agir avant qu’il ne soit trop tard. Nul ne pourra dire que nous n’étions pas prévenus.

Seuil, 2023
160 p. 15 €