Poutine et de Villiers à Yalta en 2014. Via Wikimedia
Poutine et de Villiers à Yalta en 2014. Via Wikimedia

Philippe de Villiers et le référendum sur l’immigration

Philippe de Villiers a lancé une pétition pour que soit organisé un référendum sur l’immigration, reprenant une vieille idée du Front national, qui a reçu un soutien dans les médias de Vincent Bolloré. Mais le référendum que cette entreprise pourrie appelait de ses vœux serait de faible qualité démocratique.


En septembre 2025, Philippe de Villiers, l’inventeur du parc d’attractions et de spectacles du Puy du Fou, devenu plus récemment auteur de best-sellers nationalistes célébrant la France et ses racines chrétiennes, a lancé une pétition pour que soit organisé un référendum sur l’immigration. Autrement dit, un référendum en faveur d’une « remigration », pour mettre fin au « grand remplacement » de la population française « de souche », soit sauver la France de l’islamisation et de la submersion par des migrants du Sud qui refusent obstinément de s’aligner sur la culture française. De Villiers reprenait ainsi une idée lancée par Jean-Marie Le Pen dès l’élection présidentielle de 1988 et plus d’une fois ranimée dans la propagande politique du Front (devenu Rassemblement) national, notamment lors de la campagne présidentielle de 2022 par Marine Le Pen.

L’ami de Vincent Bolloré

Sans surprise, de Villiers, ancien député européen, souverainiste et patriote mais fluctuant dans ses engagements et appartenances (toujours, bien sûr, dans le périmètre de la droite nationaliste), a fini par manifester son soutien à la présidente du RN et plus encore, en dernier lieu, à Éric Zemmour et Marion Maréchal, fondateurs du parti Reconquête, chez qui les convictions nationalistes et maurrassiennes vont de pair avec le conservatisme et le traditionalisme catholiques. On n’est guère surpris que de Villiers, « l’agité du bocage » comme l’appelle le Canard enchaîné, compte (aux deux sens du mot) parmi ses amis aussi Vladimir Poutine, auquel il a vendu en 2014 le « concept » de son parc d’attraction français en remportant un appel d’offres contre des parcs américains. La bonne affaire commerciale s’est apparemment muée en amour politique, puisque, à l’en croire, la Russie non seulement ne représente pas « une menace existentielle », mais (comme les États-Unis remis dans le droit chemin par MM. Trump et Vance) elle incarne désormais « une citadelle des valeurs traditionnelles, face à une Europe décomposée, soumise à l’idéologie woke1 ».

Ces éléments biographiques équivoques n’ont pas empêché le succès de sa pétition pro-référendum sur l’immigration : près de deux millions de signatures en deux semaines. Il a été célébré bruyamment dans les médias de Vincent Bolloré (le Journal du Dimanche, CNews et Europe 1), où de Villiers est bien installé comme bateleur politique, ainsi que dans des médias amis nettement marqués à droite voire à l’extrême droite (Le Figaro, Valeurs actuelles…). Tous ont fortement promu son initiative, lancée pour « sauver la France » et prévenir l’apocalypse de la civilisation française, grâce à leurs formules éprouvées d’« information » en continu (« débats » orchestrés en plateau et en boucle, entretiens en soutien, etc.) sans oublier les moyens techniques et le retour sur investissement : pour signer, on pouvait en effet accepter de communiquer son adresse email à la société Lagardère News, qui regroupe les médias de Vincent Bolloré. Ces derniers ont donc fait d’avance activement campagne non seulement pour soutenir les thèses xénophobes de Philippe de Villiers (et de la famille Le Pen, de l’aïeul à la fille et la petite-fille), mais encore pour en tirer un profit matériel.

Précurseur de Marine Le Pen ?

Las : le brillant résultat de la pétition et son avenir se sont largement effondrés quand on a appris que n’avaient pas été respectées les règles de validation pour ce genre d’opération, en l’occurrence la vérification de l’identité des signataires : rien n’empêchait quiconque de mettre des dizaines de signatures non vérifiées dans l’urne numérique, contrairement à la pétition contre la loi Duplomb (à laquelle se comparaient avantageusement les tenants de la pétition « de Villiers »), mise en ligne sur la plateforme sécurisée de l’Assemblée national et soumise à des vérifications strictes.

L’entreprise était donc pourrie, mais cela n’a pas empêché de Villiers de lancer un appel personnalisé « aux Français » avec sa jactance ordinaire : « Je m’adresse à tous les Français qui ont signé la pétition et je leur dis ceci : il y a de la gêne dans le système, ça tremble, c’est la panique, c’est le chaos. Si vous voulez qu’il tremble davantage et qu’on finisse par obtenir ce qu’on demande, c’est-à-dire que le peuple français puisse reprendre en main son destin sur cette question existentielle de l’immigration, il faut m’aider. Pour cela, appelez vos amis, vos voisins, vos cousins, ou simplement des personnes de vos relations dont vous savez qu’elles sont sensibles à l’avenir de la France, afin qu’ils signent. Aidez-moi, croissez et multipliez-vous ! » À vrai dire, toutes ces éructations boursoufflées ont peu d’importance, car même à supposer que sur près de deux millions de votes, le quart seulement soit authentifié – ce qui aurait permis le référendum –, de Villiers comme Le Pen (ou Laurent Wauquiez, qui a signé la pétition), et comme toutes celles et ceux qui réclament des référendums, savent parfaitement que la constitutionnalité d’un référendum sur l’immigration, comme sur nombre de questions de société, est plus que douteuse.

Le référendum est en effet une pratique strictement encadrée. Le reproche essentiel que lui font les spécialistes du droit public est, contrairement à ses prétentions de « démocratie directe », sa faible qualité démocratique, essentiellement en raison de son caractère binaire, obligeant à se prononcer par oui ou par non, ignorant donc la discussion qui permet à une assemblée de représentants élus d’établir avec des raisons et des arguments contradictoires le meilleur objectif à atteindre. Le référendum « n’incite pas à la délibération, il favorise les idées reçues […] et plus souvent encore les émotions. […] Quand on étudie les campagnes électorales pour des référendums, les “arguments” sont dans le registre des affects, des instincts, de la peur2 ». La passion aidant, le risque est là de diviser encore plus, et non de rassembler ou de concilier. Par ailleurs, si une loi votée au Parlement s’avère finalement médiocre, incomplète voire erronée, la même assemblée ou celle qui lui succède avec d’autres élus (ou les mêmes) peut la corriger ou en changer, ce qui n’est pas le cas du résultat d’un référendum, irréversible (car « souverain »). Il est difficile sinon impossible de revenir en arrière en cas de regret ou de sentiment de s’être trompé (comme on le voit en ce moment en Grande-Bretagne pour le Brexit).

En outre, selon les critiques du référendum, « l’expérience montre que nombre de citoyens votent dans un référendum pour des raisons étrangères à la question posée (pour exprimer un mécontentement à l’égard du gouvernement en place, par exemple)3 ». On ignore la question précise que de Villiers souhaiterait poser au « peuple français », mais ses formulations pour l’exiger laissent penser que ce ne sera pas une opération réalisée dans la sérénité, la clarté et la modération souhaitables. Il faut, dit-il, que « le peuple français puisse reprendre en main son destin sur cette question existentielle de l’immigration », mais la question qu’il poserait au référendum est absente : seul l’intéresse le nombre des pétitionnaires, qu’il appelle « à croître et à se multiplier », en parodiant l’injonction du livre de la Genèse. On peut présumer le sort qui sera réservé aux immigrés (musulmans) présents sur le sol français si le référendum prévoit leur « remigration » (c’est le mot qu’il emploie). Ce sujet sera encore plus passionnel que d’autres (puisqu’il ne s’agit de rien moins que de « sauver la France » !) et accentuera « le caractère manichéen consubstantiel4 » à la procédure référendaire. Le tour de passe-passe et la poudre aux yeux sont évidents : ce n’est pas du « peuple français » unifié qu’il est question ici, mais du peuple divisé, entre adversaires de l’immigration et défenseurs des immigrés, entre « bons Français » et immigrés « irréguliers » voire immigrés provisoirement en règle. Les personnes éjectables seront-elles traitées comme des « criminels » ? Vu la popularité de la politique de Donald Trump en matière d’immigration chez nombre de partisans du référendum, on ne saurait l’exclure.

Mais on devrait aussi se demander s’il est admissible qu’une partie de la population, celle qui possède la citoyenneté et l’ensemble des droits, puisse, dans un État démocratique, se prononcer par référendum sur le devenir d’une autre partie, minoritaire et plus « faible » à tous égards, de la population, la priver des droits humains fondamentaux sur le territoire où elle vit et envisager son expulsion manu militari hors du territoire ? Peut-on régler par la force les problèmes (réels) de différences qui naissent d’une société multiculturelle, en un temps où les déterritorialisations et les flux migratoires sont la règle ?

Plus fondamentalement encore : les démocraties fondées sur la division politique semblent à la fois devenues invivables à ceux qui ont la chance d’y résider et insupportables aux régimes autoritaires ou illibéraux qui prolifèrent aujourd’hui, en se targuant notamment de leurs meilleurs résultats économiques. Faudrait-il alors donner raison à Carl Schmitt, qui prônait des sociétés homogènes faces aux démocraties libérales divisées, délibérantes, hésitantes et décadentes ? On sent cette nostalgie des sociétés closes de jadis, villageoises finalement, chez les partisans de Villiers, quand ils pensent retrouver, grâce son référendum, « la belle France de jadis », la « douce France et ses traditions d’autrefois ».

De toute manière, au train où vont les idées de Philippe de Villiers et de ses partisans, il n’y aura peut-être pas besoin de référendum pour revenir à la « nation France de toujours » : les élections ordinaires qui se profilent risquent d’y suffire. Avec sa pétition, Villiers aura perdu sur le tapis vert, mais bien préparé le terrain au Rassemblement national5.

  • 1. Philippe de Villiers, « Guerre en Ukraine : le duel des va-t-en-guerre et des va-t-en-paix », Le Journal du Dimanche, 1er mars 2025. Lors de l’épidémie de Covid, de Villiers est aussi de ceux qui soutiennent des thèses complotistes (sur le rôle des géants du numérique dans la survenue du virus), contre la vaccination et le confinement.
  • 2. Entretien avec Dominique Rousseau, « Le référendum favorise les idées reçues », propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon, Le Monde, 23 février 2019.
  • 3. Élie Cohen, Gérard Grunberg et Bernard Manin, « Le référendum, un instrument défectueux » [en ligne], Télos, 13 juillet 2016.
  • 4. Ibid.
  • 5. Ce texte reprend des éléments de Jean-Louis Schlegel, « Le référendum contre la démocratie », Esprit, janvier 1990. Voir aussi Bernard Manin, « Contre les référendums » [en ligne], Esprit, mai 2019.