Trump, saison 2 : le carnaval du Joker
Derrière l’ambiance carnavalesque et l’alibi commercial de Trump se cache la mise en place d’un pouvoir personnel autoritaire. Sa trahison de l’Ukraine fait en outre craindre une intelligence avec l’ennemi russe. L’Amérique saura-t-elle résister ?
Élu à la présidence américaine le 6 novembre 2024, Donald Trump est entré en action le 20 janvier 2025. L’insomnie mondiale s’accroît. Sa présence physique et son style de communication ont envahi nos écrans. Dès les premières heures, le voici en scène offrant en spectacle sa grande signature noire au bas de décrets produits en rafale : paupière en surplomb, coude levé, bouche rétrécie, faux à la main, faux à la bouche, il moissonne au travers du vaste champ des institutions existantes. Son intéressante différence, théâtralisée dans une ambiance de carnaval, s’incruste dans la mémoire collective : on le reconnaît plus vite que le voisin d’en face. Les masques de carnaval parlent à l’enfance du spectateur, à cause de leur exagération grotesque : la présence physique du président joue naturellement de cette séduction, et la figure d’un Elon Musk à ses côtés a encore accentué le caractère « déjanté » de la nouvelle ambiance à la Maison Blanche.
Le président américain danse souvent, il s’explique beaucoup devant les micros : yeux plissés, signe de perspicacité, visage légèrement incliné, signal de complicité, menton tendu, posture de domination. Ses phrases s’étirent sans virgule jusque dans un jeu de mains agitées, prêtes à faire un signe positif, pouce levé (sympa, yeah), ou négatif, doigt pointé, quand lui pas content. La musique de sa voix est intimiste, un peu rauque (pour la virilité), avec de plaisantes basses harmoniques. C’est un homme de télévision qui cherche la connivence, la familiarité, dans le berceau de l’entre-nous. Depuis l’attentat contre lui, il se prétend de surcroît l’envoyé de Dieu pour sauver son pays. Sa différence a suscité une forme de culte : des supporters l’ont choisi comme figure de sauveur. Pourtant, une figure christique se distingue classiquement par la pauvreté comme choix de vie, l’humilité comme posture intime, la charité comme geste de base, l’austérité des appétits comme ascèse, la vérité comme préférence, la pitié comme douleur et la décence comme style, toutes vertus religieuses un peu passées de mode que le décès du pape François nous a fait redécouvrir comme infiniment respectables. Or le moins que l’on puisse dire est que le président américain actuel ne semble pas concerné. Gourmand et orgiaque, fan de tours immenses et de vastes palaces, amateur de défilés des plus belles femmes du monde et promoteur d’immenses terrains de golf, il ment par principe et se moque des pauvres, des infirmes et des malheureux. Par quelle étrange évolution locale des systèmes de croyances peut-il avoir été choisi comme l’Élu divin ?
La différence « trumpienne » est tellement énorme qu’elle peut agir comme preuve paradoxale de son contraire. Le 3 mai 2025, au retour de Rome, la Maison Blanche a publié sur son site officiel un portrait du président en pape généré par l’intelligence artificielle. Quel est le statut de cette image gênante et un peu blasphématoire ? Le désir enfantin d’être, source de déguisement, et pas seulement celui d’avoir, se dévoile ici : il se sent comme un pape, et donc le pape, c’est lui ! L’improvisation semble être son habitude, dans ses prises de paroles comme dans ses « tweets » ou ses postures en ligne : les risques qu’il verbalise d’étranges irrationalités, qui seraient rédhibitoires pour n’importe quel homme politique non carnavalesque, ont aidé au contraire à construire une protection idéologique du trumpisme – « irrationnel », « impulsif », il peut « dire une chose et son contraire ». Ainsi s’impose le constat consensuel de son imprévisibilité politique. L’autre énoncé, qu’il est essentiellement un « homme d’affaires », rassure un peu car le réalisme économique est respectable, et fait accepter sa totale indifférence aux droits humains. Mais la diagonale déjantée traverse d’impulsivité même ce champ du sérieux, comme pour les décisions de droits de douane rock and roll.
Prévoir l’imprévisible
Or toute la question est là : est-il vraiment imprévisible, pouvant tourner casaque sur toutes les décisions qu’il prend dans tous les domaines ? Cette hypothèse entraînerait le monde dans une polka affolée à contretemps, dans l’espoir d’une nouvelle pirouette, vis-à-vis de l’Ukraine ou des « tarifs douaniers ». Ou bien ce carnaval est-il une manière de conduire la barque certes agitée dans une seule direction : la mise en place d’un pouvoir personnel vertical ? En rétrécissant l’espace entre la blague et le sérieux, Trump creuse l’abîme silencieux entre ce qui est dit et ce qui se fait réellement : l’ambiance carnavalesque et l’alibi commercial protégeraient de fait une ligne politique classiquement univoque, actée en toute efficacité. Une chape d’irréalité bruyante enveloppe le réel de ce qui se passe.
Depuis le 20 janvier, 140 décrets environ ont été signés, ainsi que des dizaines de mémorandums et proclamations. L’analyse de leur contenu et de leurs conséquences devra être faite de façon rigoureuse. En attendant, on distingue déjà deux niveaux décisionnels : le premier concerne la vie économique et sociale des États-Unis, le second concerne les choix d’alliances politiques et diplomatiques. Impossibles à traiter ici dans leur intégralité, ces deux niveaux emmêlés se brouillent l’un l’autre, et l’énormité politique du second s’efface. Le premier consiste en une attaque en règle des institutions qui permettent le fonctionnement quotidien d’une démocratie, au profit de l’instauration d’une verticalité du pouvoir exécutif. Le trumpisme s’attaque également au savoir et aux institutions scientifiques, désignant comme ennemis les « bureaucrates », les « professeurs », les « étudiants » : des pans entiers de données scientifiques sont effacés et de nombreux crédits supprimés. Avec un Trump qui danse plus vite que le violon, et qui sortirait une loi martiale de derrière les fagots à laquelle personne ne croirait puisqu’il est censé être totalement versatile, la destruction peut s’effectuer en quelques mois. La vitesse à laquelle les décrets furent signés, indiquant leur rédaction en amont, doit ainsi être pensée en lien avec le ralentissement des perceptions collectives. Sous l’effet de girouette de la fameuse imprévisibilité compulsive du président, le monde attend un changement de vent. Une cohérence d’ensemble se lit pourtant dans ces mesures, car il s’agit toujours de saper les bases du social, au sens de Robert Castel : « la propriété des sans propriété ». Mais tout ceci serait assez classique s’il n’y avait pas une autre logique à l’œuvre dans les décisions prises, celle d’un renversement d’alliance phénoménal.
Haute trahison
Les États-Unis trumpistes auraient pu rester fidèles aux grandes lignes de la diplomatie d’avant. Or, dès les premières semaines de cette deuxième administration Trump, des informations diverses, des faits divers, des décisions dont il faudra bien faire un jour la liste, ont fait naître une inquiétude majeure : pourquoi supprimer les radios libres américaines écoutées à l’Est depuis des décennies, pendant que sont dissoutes les structures de surveillance informatique chargées de traquer les attaques cyber en provenance de Russie ? Nulle logique liée aux promesses de paix en Ukraine, nulle urgence économique. Pourquoi menacer de renvoyer en Russie les ressortissants russes opposants à la guerre en Ukraine, accueillis aux États-Unis dès le mois de février 2022, pendant que l’on protège les oligarques russes délivrés des surveillances et des sanctions ? Pourquoi couper les crédits et effacer les données des centres de recherches qui travaillent, comme à l’université Yale, sur les crimes russes, et notamment l’enlèvement de près de trente mille enfants ukrainiens russifiés dans des conditions tragiques ? Il s’agit bien là d’un délit commis par l’État : « destruction, soustraction ou altération de preuve ».
La suppression de l’aide humanitaire internationale américaine, qui touche non seulement des couches précaires et vulnérables sur la planète entière mais aussi les populations biélorusses, russes ou géorgiennes qui s’opposent à leurs dictateurs, est aussi une aide indirecte au Kremlin. Et si la bévue du secrétaire de la défense Pete Hegseth, diffusant sur la messagerie Signal des informations militaires secrètes, tenait au fait que les nouveaux cadres trumpistes n’ont plus de raisons de craindre l’espionnage russe, puisque les espions russes sont leurs collègues ? On tremble à l’idée de l’accès du FSB aux institutions sécuritaires états-uniennes (CIA, FBI). Enfin, les États-Unis votent maintenant aux côtés de la Russie les résolutions qui posent le mensonge historique russe comme version acceptée dans les grandes instances internationales : la Russie n’a plus envahi l’Ukraine… L’écrire coupe le souffle. Mais la violence de ce fait semble ne pas être perçue, comme une syncope de la réflexion mondiale dans le brouhaha du carnaval « trumpien », de son charivari, ces fêtes qui tournent au meurtre.
La trahison de l’Ukraine n’est pas un renversement d’alliance normal, car le pays est en guerre, ce qui oblige ses alliés à la fidélité : il s’agit d’une haute trahison. Même dans les livres d’enfant, l’abandon au bord du gouffre d’un allié en péril est d’une laideur morale absolue. Il s’agit pour les alliés de l’Ukraine non seulement de refuser la violation du droit international, mais aussi de tenter d’empêcher la « russification » des espaces ukrainiens occupés, dont le programme consiste en un engrenage de crimes contre l’humanité : prédation économique et culturelle, tortures, viols, systématiques dans de nombreux centres en Russie, en Crimée et dans le Donbass occupés, vol des enfants dont une liste de 50 000 est mise en circulation par le Kremlin. Vouloir récupérer les régions envahies et occupées n’est pas seulement une question d’honneur national, c’est une question vitale de survie physique et d’impossibilité d’accepter que les siens, les proches, soient victimes de la russification.
Si l’armée américaine voulait refuser la trahison, le ferait-elle savoir ? Mi-mai, après la visite de Trump à Rome, on a cru assister à un semblant de volte-face : serait-il dû en partie à la crainte d’un réveil des consciences aux États-Unis, car il faut empêcher les citoyens de réaliser l’énormité de la trahison ? Le programme de purges en cours dans l’armée et au Pentagone ne rassure pas, pas plus que le renforcement de la défense contre les ennemis intérieurs, la construction de nouvelles prisons (Alcatraz !), l’étrange patience de Poutine… Autant de raisons de craindre un prochain sens inverse, qui constituerait un crime supplémentaire du trumpisme : l’intelligence avec l’ennemi. Faire digérer aux États-Unis l’abandon de l’Ukraine requiert aujourd’hui un gros travail de propagande, qui nécessite les génies conjoints des Musk états-uniens et des sbires du FSB-GRU russes. L’Amérique, la vraie, saura-t-elle y résister ?