Géopolitique du Sahel de Patricia Allémonière

Région partagée entre des ambitions d’autonomie et une grande instabilité, le Sahel représente un enjeu géopolitique majeur.


Depuis les attaques combinées du Jama’a Nusrat al – Islam wa-al-Muslimin (JNIM), parfois préféré au français Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), et du Front de libération de l’Azawad (FLA) du 25 avril, qui ont été perpétrées presque partout au Mali, l’attention internationale s’est à nouveau portée sur la bande sahélienne. Le spectre de l’émergence de micro-États djihadistes au cœur du Sahel a ainsi resurgi. Les violences se multiplient depuis au nord du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire comme à l’est du Ghana, de la Mauritanie, du Sénégal, et au sud de l’Algérie et de la Libye.

Le Sahel, signifiant « rivage » en arabe, s’étire de l’Atlantique à la mer Rouge sur 5 400 kilomètres, mais sa superficie varie considérablement selon les délimitations qu’on lui confère, allant de 3 à 7 millions de km2, soit de six à douze fois la France. Reporter de guerre, puis chef du service étranger de TF1, l’autrice, qui a couvert les grands conflits jusqu’en 2020, s’est consacrée depuis à leur décryptage. Elle retient six pays, les cinq qui ont formé le G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) auxquels elle ajoute le Soudan, où se déroule depuis 2023 une atroce guerre civile ayant entraîné la plus grave crise humanitaire du monde : plus de 20 millions de personnes déplacées et de réfugiés, un drame qui passe relativement inaperçu au vu des conflits en Ukraine, à Gaza et en Iran.

Cette région, où la France a déployé environ 5 000 soldats lors des opérations Serval et Barkhane, avant d’en être expulsée en 2022-2023, rassemble certains des pays les plus pauvres de la planète, ceux ayant les indices de développement humain (IDH) les plus faibles et où près de la moitié des 72 millions d’habitants vivent dans la pauvreté souvent extrême. Or la zone recèle bien des ressources, telles que l’or, dont 300 tonnes illicites auraient été exportées du Mali entre 2012 et 2022. Le Soudan, considéré comme le plus gros producteur d’or du continent avec 87 tonnes (55 % de ses sites sont illégaux), est au centre de tous les trafics.

Depuis la grande famine des années 1973-1974, le Sahel a été confronté à une crise multidimensionnelle : démographique (taux de fécondité parmi les plus élevés au monde), climatique, sécuritaire (prolifération de bandes armées et de pillards, puis, depuis deux décennies, de mouvements djihadistes, prospérant à la faveur de la guerre civile algérienne [1991-2000], puis des princes arabes et de la chute de Kadhafi), migratoire et sociale. En raison de frontières peu sécurisées, de transhumances traditionnelles et d’immensités désertiques, toutes sortes de trafics ont proliféré, dont celui de la drogue en provenance de la Colombie et du Mexique. Le Sahel a servi de plateforme de redistribution vers le bassin méditerranéen et l’Europe. Si l’on ajoute que 60 % de la population a moins de vingt ans et que plus de la moitié de cette jeunesse est désœuvrée, tous les ingrédients de secousses sociales et politiques se combinent.

Ce sont les coups d’État militaires qui se sont succédé au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Gabon et en Guinée qui ont entraîné l’effondrement de l’espace politique cohérent né des indépendances. Les choix politiques de ces juntes, fondés sur une rupture franche avec l’Occident au nom d’une volonté d’apporter des réponses africaines aux problèmes africains, rebattent les cartes dans la région. Mais si le souverainisme n’est pas une chose nouvelle, le nationalisme appliqué aux ressources naturelles en vue d’une meilleure répartition des richesses rencontre un écho favorable au sein des populations, surtout jeunes, qui voient dans cette rupture une réappropriation de leur dignité. Cependant, revoir le modèle de développement requiert une remise à plat de toutes les fonctions régaliennes : le système fiscal souvent inexistant, la santé en piètre état, l’éducation balbutiante, la police et la justice souvent déficientes ou exclusivement au service des pouvoirs établis. De tels changements exigent du temps, des ressources, un environnement de sécurité et un large soutien de la population, conditions qui sont loin d’être réunies. Pour le moment, les juntes qui ont fait appel à Wagner, relayé par l’Afrika Korps, ont conservé la même logique que celle adoptée par les armées occidentales : le tout sécuritaire. Elles ont oublié que les motivations de l’embrigadement au sein des formations djihadistes répondent à une série de motifs dans lesquels s’entremêlent les exclusions passées, les exactions commises par les forces armées nationales et leurs supplétifs, les luttes ancestrales entre nomades et sédentaires autour des puits, et les querelles ethniques.

Le départ des forces françaises, européennes ou des diverses missions de l’ONU a provoqué un vide. Celui-ci a été comblé par la Russie, la Turquie avec la société militaire privée Sadat, ou encore par la Chine, qui possède également plusieurs sociétés militaires afin de sécuriser ses investissements. Le rejet de l’Occident a abouti à une nouvelle forme de dépendance. Pour la France s’impose la nécessité de refonder ses relations avec les pays du Sahel, avec lesquels elle entretient des liens étroits. Aujourd’hui, la région est à un tournant : échappera-t-elle à la dislocation ? Verra-t-elle la victoire de mouvements djihadistes comme en Syrie ? S’enfoncera-t-elle dans un tournant dictatorial, sachant que le modèle démocratique parlementaire occidental ne semble pas vraiment adapté à ses besoins ? L’urgence est de restaurer les services publics, qui ont déserté les marges et périphéries, de mieux partager les ressources nationales et de rééquilibrer les alliances extérieures. Les États-Unis, à la recherche de terres rares et désireux de contrer la Chine, ont tendu la main aux pouvoirs locaux. La France ne saurait durablement être exclue de ce mouvement de normalisation et d’apaisement, à la condition que le passé douloureux soit apuré.

Presses universitaires de France, 2026
248 p. 17 €