Belt and Road International Forum 2017 (photo Kremlin)
Belt and Road International Forum 2017 (photo Kremlin)

Où va la Chine ?

Avec les nouvelles routes de la soie, lancées en 2013, la recherche par la Chine d’un statut de grande puissance sur la scène internationale prolonge un effort politique pour mieux asseoir le monopole du Parti sur le plan national.


La Chine fête bientôt le dixième anniversaire de ses nouvelles routes de la soie (One Belt One Road) lancées par le président Xi Jinping en 2013. À l’heure où la communication officielle se félicite du soutien représenté par l’adhésion de plus de cent cinquante pays au projet, le bilan mitigé des réalisations de ce « chantier du siècle » semble susciter plus de doutes voire de contestations que d’optimisme. D’aucuns s’inquiètent d’un « route de la ruine1  », tant le volume de dettes est important dans certains pays ; d’autres y voient un défi à l’ordre établi menaçant la démocratie et décident de réagir. Vu l’ampleur de projets aux quatre coins du monde, il est certes difficile de réduire son bilan à quelques échecs. Mais l’examen de ce parcours de dix ans laisse entrevoir la direction dans laquelle ces routes nous conduisent.

Un nouveau jeu des puissances

Xi Jinping est arrivé au pouvoir fin 2012. La croissance économique, qui avait propulsé le pays comme une puissance qui compte sur la scène internationale, montrait des signes de faiblesse. De plus, l’intégration dans une économie mondialisée impliquait une confrontation des valeurs qui mettait le modèle chinois du parti unique au défi. 

Lancées par Xi Jinping en septembre 2013 au Kazakhstan et un mois plus tard en Indonésie, le projet des nouvelles routes de la soie s’inscrit dans la continuité des efforts de ses prédécesseurs pour encourager les entreprises d’État à investir à l’étranger afin de canaliser la surcapacité industrielle nationale, et assurer l’approvisionnement en énergie et en matières premières dont la croissance chinoise avait grand besoin. Favoriser les échanges avec les voisins en Asie centrale permet aussi, aux yeux des autorités, de mieux stabiliser les régions périphériques, comme le Tibet et le Xinjiang, secouées par des émeutes en 2008 et 2009.

Mais Xi Jinping souhaite surtout réaliser son « rêve chinois » et son ambition de « rétablir la grandeur de la nation chinoise », exprimés dans ses premiers discours en tant que président. Les discours officiels n’ont jamais manqué de souligner l’importance de ces nouvelles routes de la soie dans une stratégie globale dite « stratégie diplomatique de grande puissance dans une communauté de destin pour l’humanité ». Cette stratégie semble avoir profité des tensions sino-américaines pour prendre son envol. Entre les deux sommets tenus en 2017 et 2019 à Pékin, le nombre des pays signataires de la Belt and Road Inititative (BRI) a plus que doublé, en passant de soixante-cinq à cent trente-sept, répartis sur tous les continents. Entretemps, les tensions avec les États Unis sous la présidence Donald Trump ont pris la forme d’une guerre commerciale d’envergure depuis mars 2018.

Au-delà des intérêts régionaux et économiques du début, les autorités chinoises tentent désormais de faire de ces nouvelles routes de la soie son point d’appui dans une bataille entre deux modèles de gouvernance. Le nouveau président a d’ailleurs entamé une reprise en main idéologique à l’intérieur de la Chine. Une résolution interne du Parti communiste chinois en mai 2013 mentionne sept sujets désormais tabous dans le débat public, dont les « valeurs universelles », la « démocratie constitutionnelle à l’occidentale » et la « liberté de la presse ». L’objectif affiché est, sur le plan national, d’étouffer les aspirations démocratiques et de pérenniser le contrôle du Parti.

Ainsi, avec les nouvelles routes de la soie, la recherche par la Chine d’un statut de grande puissance sur la scène internationale prolonge un effort politique pour mieux asseoir le monopole du Parti sur le plan national.

Quelle communauté de destin ?

Selon le dernier rapport d’un think tank rattaché à l’université chinoise de Fudan, les investissements cumulés entre 2023 et 2022 de la part de la Chine sont de l’ordre de 962 milliards de dollars2 ! Si la construction d’infrastructures en représente une part importante, les projets dits de « connectivité douce » se multiplient, comme les « routes de la soie numériques » lancées en 2016 ou le « plan d’action pour une connectivité des normes » qui comptait une cinquantaine de pays signataires en 2018.

L’arrivée massive des capitaux chinois répond certes à un réel besoin d’infrastructures, mais la mise en place à l’échelle internationale d’un projet conçu par la seule Chine sous la direction d’un parti unique autour d’un seul homme ne se fait pas sans fracas. Malgré son apparence multilatérale, les négociations bilatérales entre la Chine et les gouvernements concernées occupe une place prédominante. L’idéal d’une connectivité transnationale doit se confronter à la diversité des réalités politiques, économiques et culturelles, et intègre des enjeux géopolitiques. Les projets de construction sont souvent mis en place sans appel d’offre, sans véritable évaluation ni sur la rentabilité économique ni sur les conséquences sociales ou environnementales, et suscitent parfois des résistances voire des contestations de la population locale.

En outre, le volume grandissant des prêts contractés par les pays d’accueil auprès des banques d’État chinoises, parfois même à un taux d’intérêt plus élevé que ceux de certaines institutions financières internationales, fait craindre un piège de la dette. Le Sri Lanka a ainsi dû céder son port de Hambantota, rénové par les Chinois, pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans à une entreprise publique chinoise, faute de pouvoir rembourser les dettes contractées. Si cette cessation de droits de longue durée éveille le soupçon d’une motivation géostratégique des projets BRI, vu le nombre de ports se trouvant sur des points stratégiques et dont la Chine finance à grand frais la rénovation, les dernières crises politico-économiques qui ont secoué le Sri Lanka courant 2022 révèlent aussi l’écart entre la réalité locale et la promesse de développement par certains projets BRI, qualifiés aujourd’hui d’« éléphants blancs ».

S’il est difficile de prouver que la Chine a intentionnellement tendu le piège de la dette à ses partenaires en voie de développement, la diplomatie coercitive de la Chine sous Xi Jinping a fait regretter à quelques pays leur adhésion au BRI. L’Italie, seul pays du G7 à avoir signé un mémorandum avec Pékin dans le cadre de la BRI en 2019, symbole dont la portée politique en faveur de la Chine dépasse de loin son intérêt économique, envisage désormais de quitter le navire, après l’Australie en 2021.

Non seulement les bénéfices économiques escomptés ne sont pas toujours au rendez-vous, mais la menace des sanctions économiques oblige aussi certains pays à faire des concessions sur leurs valeurs fondamentales. Aucun pays arabe n’a élevé la voix pour critiquer la persécution des Ouïghours musulmans dans le Xinjiang. Si la République tchèque ainsi que la Lituanie ont tourné le dos à la BRI, refusant de céder aux pressions chinoises suite à leur prise de position en faveur de Taïwan, île indépendante de fait mais considérée comme partie intégrante de la Chine par le régime communiste, la Hongrie d’Orbán, premier pays de l’Union européenne à s’être joint au club des nouvelles routes de la soie en 2015, a bloqué le vote d’un communiqué des Vingt-Sept protestant contre les condamnations de démocrates à Hong Kong en 2021. La nouvelle puissance de la Chine et son intégration dans la globalisation font désormais craindre aux démocraties une menace contre leurs propres valeurs.

La nouvelle version des routes de la soie ne fait pas non plus l’unanimité en Chine. Des réserves s’expriment prudemment malgré le contrôle. Le site de l’agence de presse officielle chinoise a curieusement republié, le 21 avril 2021 un article de Huang Yiping, vice-président de l’Institut du développement national de l’Université de Pékin, dont la première publication remonte à septembre 2016. Sans s’écarter de la ligne officielle, cet économiste reconnu pense que la Chine ferait mieux de rester dans l’ordre qui a rendu possible son décollage économique, sans chercher ni à le bouleverser, ni à prendre la place de première puissance aux États-Unis. Sur les réseaux sociaux, les annonces officielles des lignes budgétaires à l’occasion de grands événements politiques en faveur des pays amis de la BRI, sont souvent qualifiées de « dilapidation », sur un ton moqueur presque insultant, à l’heure où l’économie chinoise souffre d’une baisse importante des investissements.

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Après avoir tiré profit de l’ordre mondial considéré comme dominé par l’Occident, la Chine de Xi Jinping s’éloigne peu à peu de ce qui a forgé le fascinant succès de son économie, à savoir une politique d’ouverture et une intégration dans la globalisation. Alors que son ambition d’une nouvelle « grandeur de la nation » crispe ses relations avec l’Occident, mais aussi avec certains voisins, la difficile reprise post-Covid dévoile des maux que le refus d’une réforme plus poussée ne fait qu’accroître. La situation est telle que les autorités ont décidé de ne plus publier l’ensemble de ses indicateurs économiques. Aux difficultés économiques s’ajoutent des incertitudes politiques grandissantes, dont témoignent les récentes disparitions mystérieuses du ministre des Affaires étrangères fraîchement nommé, Qin Gang, puis du ministre de la Défense, Li Shangfu, et de plusieurs autres hauts gradés de l’armée.

  • 1. Michael Bennon et Francis Fukuyama, “China’s road to ruin: The real toll of Beijing’s Belt and Road”, Foreign Affairs, vol. 102, no 5, septembre-octobre 2023.
  • 2. Christoph Nedopil Wang, “China Belt and Road Initiative Investment Report 2022” [en ligne], Green Finance and Development Center, 3 février 2023.