Association Biosphère Expérience
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Bienvenue dans le futur ! Mettre en scène l’écologie

Dans la série documentaire L’appart du futur, Corentin de Chatelperron et Caroline Pultz ont compris le besoin d’incarnation de l’écologie, qu’ils mettent à l’épreuve.


« L’écologie, c’est nous ! » L’aveu d’un pasteur dans Bergers (Sophie Deraspe, 2025) explicite la difficulté à représenter cette politique publique et cet enjeu de notre siècle : agriculteurs, chercheurs, consommateurs, entreprises, militants ou politiques ? Sur cette dernière catégorie, il demeure notable que seuls les documentaires très personnalisés – malgré l’ambition chorale et internationale du deuxième volet, autour d’Al Gore (Une vérité qui dérange, David Guggenheim, 2006 et Une suite qui dérange : le temps de l’action, Bonni Cohen et Jon Shenk, 2017) – parviennent à créer des récits globaux et immersifs sur l’urgence climatique.

Le documentariste français s’approchant le plus de cette forme de reportage et d’entretiens depuis sa personne, François Ruffin, ne s’est pas encore emparé de ce thème dans ses films, investigations sociales au plus proche du terrain mais (pour le moment ?) sans traiter d’écologie. Au mieux les spectateurs peuvent-ils, devant Bergers ou d’autres fictions et documentaires sur l’agriculture ou l’œnologie, penser qu’ils traitent aussi d’écologie, bien que sans passer par du militantisme. Seul On a 20 ans pour changer le monde (Hélène Méfigue, 2018) se rapproche de cette ambition d’ensemble en suivant quelques protagonistes, dont Nicolas Hulot, mais la démission politique de celui-ci tout comme l’effacement d’un des protagonistes, Maxime de Rostolan, vers d’autres initiatives, en limitent rétrospectivement la portée. Dans le genre comique, Éric Toledano et Olivier Nakache amusent dans Une année difficile (2023) en caricaturant sans malveillance la frange radicale du mouvement écologiste ; leurs blagues exagérées mais nuancées fonctionnent d’autant mieux grâce au jeu sérieux de Noémie Merlant. Mais ce portrait de groupuscules très minoritaires dans l’écologie politique ne saurait relever d’une œuvre d’ensemble sur les acteurs des transitions. Dans sa dernière bande dessinée, Spent (Mariner Books, 2025), Alison Bechdel se représente au milieu de ses contradictions écologiques et économiques, tentant de faire le maximum sans atteindre l’optimum. Elle identifie cependant vite les limites de son universalisme, dans son mode de vie assez riche depuis son Vermont très progressiste.

Corentin de Chatelperron et Caroline Pultz semblent avoir compris le besoin d’incarnation de ce virage économique et politique majeur via une identification possible et des solutions praticables par le plus grand nombre. A contrario de la science-fiction ou du techno-futurisme, l’horizon à deux degrés seulement de réchauffement et deux tonnes d’équivalent carbone par personne d’ici 2050 manque d’une capacité de projection, d’images mobilisables dans les esprits pour les concevoir. Le ton volontariste des deux protagonistes dans le documentaire L’appart du futur (Valentin Baillet et Ronan Letoqueux, 2025) ou leur formule introductive « Bienvenue dans le futur » au début de chacun des épisodes de cette série pour Arte participent de cette ambition. L’unité de lieu, de temps et d’action participent de cette immersion facile du spectateur, créant une curiosité d’emblée quant à l’issue de leur expérience. Tout comme la courte durée du format (moins de vingt minutes) ou leur maîtrise des vidéos courtes sur Instagram afin de mettre en avant les éléments les plus incongrus ou marquants de leurs solutions de basse technologie (low tech) pour un futur bas-carbone. Ainsi, leur invention des toilettes vivantes (comportant des larves de mouches pour assurer la décomposition des matières organiques) ou leur élevage de pleurotes dans des meubles verticaux près de leur douche attirent les regards et intriguent : ils représentent des changements complets de modes de vie tout en restant abordables et clairement non effrayants, la première solution n’étant qu’une amplification des toilettes sèches.

Surtout, leur expérience menée sur quatre mois dans un studio francilien rappelle dans l’imaginaire collectif celle d’Alain Bombard s’isolant dix semaines sur un canot pneumatique en 1952 et le relatant l’année suivante dans Naufragé volontaire : l’exploration a minima et impliquant son corps. Mais les deux protagonistes cherchent ici à rendre collectif et souhaitable leur mise à l’épreuve : en impliquant un réseau d’agriculteurs et d’ingénieurs, en suivant des relevés sanguins et de forme, en invitant des journalistes ou l’humoriste Swann Périssé pour quelques heures ou quelques jours dans la biosphère urbaine. Cette mise à l’épreuve fait l’objet d’un rapport détaillé ex post, d’un ouvrage chez Actes Sud, de vidéos-tutoriels afin que les curieux puissent en reproduire un des aspects1.

De Chatelperron et Pultz ont compris – dépassant la vision d’une action écologique du sommet vers la base, que Gore ne modifie que partiellement dans son deuxième documentaire et qu’On a 20 ans pour changer le monde remettait bien en cause – que la transition ne peut s’incarner qu’à petite échelle par des actions concrètes. Ainsi, même si le cadre de L’appart du futur paraît idéal (soutien de la ville de Boulogne-Bilancourt, autorisation expérimentale d’installer un biodigesteur au pied de l’immeuble, savoirs techniques des deux ingénieurs facilitant leurs travaux), il ne relève pas de l’exploit ou du hors-de-prix. Il nécessite, toutefois, une implication majeure des acteurs par rapport au cadre de vie habituel : par le maraîchage une fois par semaine, l’implication dans une épicerie solidaire, l’élevage de grillons. Cette nouvelle agentivité permet toutefois une plus grande implication de celles et ceux qu’elle implique, et les tâches locales et pour la plupart peu chronophages réalisées outrepassent l’abstraction des grands projets dépendant de décisions nationales voire globales. Un prolongement, quinze ans plus tard, des Solutions locales pour un désordre global (Coline Serreau, 2010), documentaire pionnier qui explicitait déjà le besoin de dépasser l’alarmisme et le pamphlet dans la représentation des transitions à venir. Dans les images comme en politique, la perspective et le volontarisme mobilisent toujours plus le regard et l’esprit que l’Empyrée et la théorie.

 

  • 1. Corentin de Chatelperron, L’appart du futur. Une aventure low-tech dans la biosphère urbaine, Arles, Actes Sud, 2025. Voir aussi le site internet de Biosphère Expérience.